Au Grand Théâtre, «Fidelio» plonge dans un enfer carcéral aseptisé

OpéraLa nouvelle production surprend avec une mise en scène ingénieuse et avenante mais repose sur une distribution trop inégale.

Siobhan Stagg (Marzelline) et Elena Pankratova (Leonore).

Siobhan Stagg (Marzelline) et Elena Pankratova (Leonore). Image: Carole Parodi

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Au lever de rideau, la scène ressemble à s’y méprendre à un diagramme de Venn où l’ensemble vide aurait triomphé de tout. Le biotope inquiétant qui se présente aux spectateurs du Grand Théâtre, si paré de blanc, si inondé par la lumière éblouissante, semble en effet avoir annihilé toute forme de vie. Les mesures de Fidelio – seul opéra de Beethoven, présenté jeudi soir dans une nouvelle production – défilent et par touches successives, le vide fini par céder au plein. Une salle de vidéosurveillance équipée d’écrans multiples fait alors son apparition depuis les hauteurs, et avec elle, voilà aussi Jaquino, premier assistant du geôlier Rocco. Sur les côtés, un autre espace glisse vers le centre: la buanderie du pénitencier d’où s’extrait la fille du geôlier, Marzelline.

Si cette scène inaugurale nous occupe tant, c’est qu’elle dit précisément de quoi est constitué l’univers conçu par le metteur en scène Matthias Hartmann. Son monde carcéral, où dépérit Florestan, est clinique, froid, mais aussi esthétisant. De sorte que sa transposition dans le présent, parfois léchée, évoque la privation de liberté sans pour autant traduire l’oppression et l’anxiété qui s’y rattachent.

A ce monde reconstitué, reposant sur des mouvements de plateau captivants et maîtrisés, fait écho un volet musical qui peine à satisfaire les exigences de cet opéra si complexe. En survolant la direction des acteurs sur le plateau, qui n’a pas semblé particulièrement marquée, les griefs se dirigent surtout vers une distribution qui a paru jeudi soir insuffisante dans certains rôles. Que dire par exemple de Christian Elsner sinon qu’il a été d’entrée un Florestan en grande difficulté? Son premier air, au début du deuxième acte, a dévoilé un chanteur au timbre nasillard, au souffle court, au tempo prodigieusement décalé. En moindre mesure, Detlef Roth a soulevé lui aussi le doute: son Pizarro est traversé par une rage excessivement démonstrative, confinant à l’hystérie, au premier acte. Mais surtout, le chanteur a souffert d’une projection vocale réduite dans les graves (trop souvent couvert) et d’un vibrato qui ondoie à démesure.

Cela s’est présenté de manière nettement plus convaincante du côté de Rocco, incarné avec aplomb et puissance par Albert Dohmen. La basse a crevé littéralement la scène, notamment dans les parties parlées (quels graves! quelle théâtralité!). Elena Pankratova, elle, est une Leonore qui traduit avec précision et justesse les touches à la fois dramatiques et teintées de bel canto que recèle le rôle. Son aigu a certes semblé flirter dangereusement avec le strident dans les «forte» mais cela n’a rien ôté à l’envergure de la soprano. Une mention spéciale, enfin, va à Siobhan Stagg, une Marzelline dont l’élan juvénile et le timbre solaire ont envoûté. Et au chef Pinchas Steinberg aussi, qui retrouvait l’Orchestre de la Suisse romande. Sa lecture posée s’inscrit dans une certaine tradition, avec cohérence et finesse (très belle «Ouverture»), et a traduit au mieux le triomphe des beaux sentiments beethovéniens.

«Fidelio», Grand Théâtre, ce soir, ma 16, je 18, ma 23 et je 26 juin à 19 h 30, di 21 juin à 15 h. Rens. www.geneveopera.ch (TDG)

Créé: 11.06.2015, 18h55

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