Le Grand Théâtre atomise ses traditions

ScèneAvec «Einstein on the Beach», pièce de Philip Glass et Bob Wilson, la maison lyrique place son ouverture de saison hors des sentiers battus. Un défi enivrant et accessible.

Scènes de répétitions de l’œuvre, avec les musiciens de la Haute Ecole de musique de Genève dirigés par le chef zurichois Titus Engel.

Scènes de répétitions de l’œuvre, avec les musiciens de la Haute Ecole de musique de Genève dirigés par le chef zurichois Titus Engel. Image: LUCIEN FORTUNATI

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En franchissant le seuil du Grand Théâtre et en prenant place dans la salle, il faudra se défaire d’une poignée de traditions et de codes qui régissent les lieux et qui marquent depuis des siècles l’art lyrique. Avec «Einstein on the Beach», on chamboule tout, dans une déconstruction qui prendra forme dès mercredi prochain, lors la première représentation. Inutile par exemple de s’attendre à une «Ouverture», pièce quasi obligée qui prend par la main le mélomane pour l’introduire avec douceur dans l’œuvre. Il faudra aussi abandonner l’idée qu’on se fait d’une narration structurée, avec son prologue, son développement et sa conclusion. La pièce en question ne repose sur aucun livret et n’aligne que des énumérations obsessionnelles, des syllabes et des phrases au sens pas tout à fait accompli. Enfin, pas la peine non plus d’attendre l’entracte pour se dégourdir les jambes, étancher sa soif ou rejoindre les lieux d’aisances: le spectateur pourra quitter son siège autant de fois qu’il le voudra sans que cela soit perçu comme un geste blasphématoire.

Célébrer des fossoyeurs

Considéré de loin, tout cela fait beaucoup pour une seule œuvre musicale, il faut l’admettre. Mais en programmant cette pièce écrite par le New-Yorkais Philip Glass – avec le concours du plasticien et metteur en scène Robert Wilson –, la maison lyrique genevoise et son nouveau directeur, Aviel Cahn, ont voulu générer un courant d’air salutaire, en célébrant en quelque sorte ceux qui ont voulu un jour se débarrasser de certaines traditions. À Genève, on délaisse alors, le temps d’une ouverture de saison, le répertoire convenu. On renoue, dans le cadre aussi du festival La Bâtie, avec ce souffle enivrant qui a marqué une partie de la création musicale du XXe siècle et qui compte, parmi les petites et grandes révolutions artistiques de cette époque, «Einstein on the Beach».

Aujourd’hui encore, ses quatre heures de flux et reflux sonores gardent une fraîcheur tout à fait enviable, quarante ans et des poussières après leur première éclosion au Festival d’Avignon. La nouvelle mise en scène confiée au Tessinois Daniele Finzi Pasca – qui a signé la dernière Fête des Vignerons – se chargera, elle, de plonger Einstein dans une modernité renouvelée.

Sur le front orchestral, rien ou presque ne change. À l’exception de quelques petites coupures ici et là, on retrouvera un langage immédiatement reconnaissable, qui fait la saveur de la musique dite répétitive – qu’on qualifie aussi de minimaliste. Un style si facile d’accès pour les pavillons des auditeurs, et si compliqué à aborder lorsqu’on est musicien. Pour saisir l’immense défi que pose «Einstein on the Beach», il faut se tourner vers les répétitions de la pièce, dans une salle de la ville. Ici, une petite dizaine d’instrumentistes et une vingtaine de chanteuses et chanteurs, tous étudiants ou fraîchement diplômés à la Haute École de musique de Genève, se frottent aux rouages complexes de l’œuvre, avec difficulté mais faisant preuve d’une abnégation touchante.

«Je vous dis la vérité: lorsque j’ai découvert la partition, j’ai pris peur, nous confie Marie Gaillard, flûtiste de l’ensemble instrumental. Tout me paraissait incompréhensible: les changements de rythmes et de mesures, les innombrables répétitions de séquences dont la durée ne cesse de varier. Lorsqu’on joue, on a la claire impression de plonger dans une nouvelle expérience physique.» Une sensation partagée par la soprano Ana Gabaldon, pour qui il a fallu plusieurs répétitions avec un pianiste avant de saisir les structures labyrinthiques de l’œuvre. Afin de se repérer dans ce dédale de notes et de phrases réitérées avec des variations parfois infimes, chacun emploie sa propre technique. Certains comptent en chantant, les doigts levés, le nombre de répétitions à parcourir. D’autres alignent des gestes et de petits mouvements corporels. «Avec ces chorégraphies à peine visibles, nous faisons entrer l’œuvre dans notre peau, nous mettons des jalons à la narration en la cartographiant», ajoute Fruzsina Szuromi, coach et cheffe de chœur active notamment au Conservatoire populaire de musique.

Chanter en schwyzerdütsch

Trouver le juste rythme, jouer ensemble sans dévoiler au public les difficultés que posent ces notes diaboliques: les exercices qui aident à y parvenir sont parfois curieux. Au milieu de la répétition, le chef d’orchestre Titus Engel propose de chanter les chiffres du «livret» dans d’autres langues. On vire alors à l’espagnol, on passe par la suite au schwyzerdütsch. La musique acquiert de nouvelles couleurs, les difficultés et les grincements, d’autres formes. L’atmosphère se détend et les sourires s’affichent, comme par magie. «Einstein on the Beach» a ce pouvoir là aussi.

«Einstein on the Beach», de Philip Glass et Bob Wilson, Grand Théâtre, du 11 au 18 sept. www.gtg.ch


«Une grande sophistication avec peu de matériaux»

Aussi à l’aise dans les pièces ardues du compositeur du XXe siècle Karlheinz Stockhausen que dans un opéra de Verdi, le jeune chef d’orchestre Titus Engel prépare depuis plusieurs mois déjà les musiciens de la Haute École de musique de Genève au défi que représente l’œuvre de Philip Glass. Entre deux répétitions d’une grande intensité, le Zurichois reprend son souffle, avale un en-cas et nous livre quelques impressions.

Un jour, vous avez ouvert pour la première fois les partitions d’«Einstein on the Beach». Que vous êtes vous dit alors?

Que quatre décennies après sa création, cette pièce continue de garder une fraîcheur étonnante. Son souffle, ses rythmes, son langage nous parlent toujours. Je trouve prodigieux que Glass ait réussi à prolonger ses sophistications sur les quatre heures de l’œuvre, en se servant de si peu de matériaux, en misant sur l’absence de véritable narration, en nous confrontant plutôt à un voyage et à une expérience hypnotique.

Les visages des chanteurs et des musiciens durant les répétitions disent le degré de difficulté de cette aventure. Quels sont les plus grands écueils à surmonter?

La question du rythme est apparue très vite, dans nos premiers «workshops», comme le point central à maîtriser. Dans cette écriture complexe, il faut trouver et traduire ce qui n’est pas explicité. À savoir, le «groove» de la pièce. Sans quoi tout a l’air terriblement mécanique. Il y a ensuite la question des répétitions, de ces sortes de boucles qui varient tout le temps, selon les moments et selon tel ou tel pupitre. Il faut parvenir à rendre fluides et naturelles ces articulations. Enfin, «Einstein on the Beach» requiert une grande virtuosité instrumentale et vocale pour tous ces passages à la rapidité vertigineuse. Par chance, je travaille avec des jeunes, qui sont sans doute plus ouverts à ce genre de défis.

Cela ne vous gêne pas que le public puisse quitter et retrouver la salle quand bon lui semble durant la représentation?

Non, absolument pas. Le mouvement des spectateurs fait partie de l’œuvre, il a été conçu comme tel par Philip Glass et Bob Wilson. Je trouve judicieux que le directeur du Grand Théâtre, Aviel Cahn, ait gardé ce trait. R.Z.

Créé: 06.09.2019, 18h51

L’essentiel

Courant d’air En se tournant vers une pièce majeure du XXe siècle, le Grand Théâtre se met au diapason des avant-gardes.

Contraste La musique de Glass est d’approche aisée pour l’auditeur, mais terriblement compliquée pour le musicien.

Salle Durant la représentation, le public pourra quitter et retrouver son siège à tout moment.

Un peu d'histoire

1976 Le festival d’Avignon frémit: «Einstein on the Beach», objet inclassable mêlant théâtre, opéra et danse, marque les esprits du public et s’affirme comme une des pierres angulaires du XXe siècle. Sa création sera suivie partout ailleurs d’un succès retentissant, à l’occasion d’une tournée triomphale qui toucha Venise, Bruxelles, Paris, Hambourg, Rotterdam et New York. Cette production fut reprise en 1984 à la Brooklyn Academy of Music et aligna des chorégraphies partiellement revisitées par Lucinda Childs. Dans l’histoire de la pièce, on ne compte qu’une seule autre tentative de relecture: celle signée en 1988 par le metteur en scène Achim Freyer, dans le cadre du Festival de Ludwigsburg, en Allemagne. R.Z.

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