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Au Grand Théâtre, une «Aida» des grands écarts

Saturée de références, la mise en scène de Phelim McDermott s’égare puis se bonifie.

Scène du deuxième acte, celle du triomphe des Égyptiens sur l’armée éthiopienne. Avec, de g. à dr., Radamès (Yonghoon Lee), Aida (Elena Stikhina), le Roi (Donald Thomson) et Amneris (Marina Prudenskaya).
Scène du deuxième acte, celle du triomphe des Égyptiens sur l’armée éthiopienne. Avec, de g. à dr., Radamès (Yonghoon Lee), Aida (Elena Stikhina), le Roi (Donald Thomson) et Amneris (Marina Prudenskaya).
SAMUEL RUBIO

Avant qu’ils n’atteignent Aida, ses peines et ses amours contrariés, les projecteurs du Grand Théâtre éclairent d’autres tourments, qui n’ont rien d’égyptien, eux. Sur l’avant-scène nue, s’avance donc le nouveau directeur des lieux, Aviel Cahn, pour signifier au public combien la tenue de la première de l’œuvre de Verdi, vendredi soir, tient du miracle. Les équipes techniques ont travaillé nuit et jour d’arrache-pied pour réparer les dégâts provoqués par un système anti-incendie capricieux, ayant déclenché à deux reprises le déluge sur les planchers.

Le message à faire passer semble évident: derrière les dorures restaurées, le faste retrouvé et les budgets consistants, la maison prend l’eau. Elle nécessite des interventions urgentes, au cœur de sa structure, auprès des vétustes machineries scéniques. Les décideurs, qui votent crédits et subventions, auront peut-être cueilli le message.

Jeu peu caractérisé

Le public, lui, n’a pas le temps de s’attarder. Un applaudissement et puis il faut vite passer à autre chose. Penser, par exemple, une fois la salle plongée dans l’obscurité, à cette fente lumineuse et triangulaire qui monte face à lui – un renvoi subliminal aux pyramides? – et qui s’élargit lentement jusqu’à séparer quasi complètement le grand rideau. Le «Prélude» avance ainsi, porté par les sonorités soyeuses et les textures suaves de la fosse. La suite? Ce fut l’histoire d’un autre déluge. D’une déferlante de tableaux surchargés, ponctués d’allusions disparates et de codes dissonants. Cela débute alors que les hostilités entre Égyptiens et Éthiopiens sont actées par le messager. Dans ces phases liminaires, la mise en scène de Phelim McDermott brouille les esprits en faisant cohabiter des univers éloignés. On y dénombre ainsi, dans le désordre, une armée qui renvoie au IIIe Reich, un corps d’élite très RoboCop, un peuple (le chœur) rappelant la Vienne de Schiele, Kokoschka et Klimt et, enfin, des danseurs-momies aux allures de revenants grotesques. Bref, le grand écart semble excessif d’entrée. Les tendons souffrent, la rupture guette.

Dans ce plateau tapageur, où l’antiquité égyptienne est évoquée par des décors allusifs, on peine aussi à retrouver l’épaisseur du drame. Le conflit intérieur que vit la captive Aida, tiraillée entre la fidélité due à son père Amonasro et à son peuple vaincu, et l’amour dévorant pour Radamès, ne surgit que par petites touches, dans un jeu qui se révèle la plupart du temps peu caractérisé. Il en va de même pour Amneris, dont on aurait pu attendre d’avantage de densité dramatique au moment topique où elle s’affiche comme rivale aux yeux d’Aida. Ces personnages semblent empruntés et sans réel relief. Ils se noient aussi dans cette bouche à feu sonore que constituent les «tutti» assourdissants du chœur.

Bref, on quitte le deuxième acte avec une sensation de trop-plein visuel et auditif. On songe alors à une autre «Aida», de chambre, délestée de tout dérapage pompier, qui ferait enfin la part belle aux affects et à la psychologie des personnages. Et miracle, après l’entracte, le vœu est en partie exaucé. Un autre monde, sobre et essentiel se déploie sur la scène. Le troisième acte campe dans un bord de Nil à peine suggéré; aucun artifice inutile ne vient encombrer le dénouement du drame. Radamès commet sa trahison par amour d’Aida et un monde s’écroule soudainement, par la simple force du jeu des personnages. L’acte conclusif est lui aussi particulièrement sobre et abouti. La scène finale, où les amants se retrouvent confinés et emmurés vivant dans une cellule, repose su dispositif scénique ingénieux, qui ajoute de la densité aux adieux au monde chantés par le couple.

Trame orchestrale élégante

Cette seconde moitié de la production cosignée par l’English National Opera de Londres et le Houston Grand Opera, rééquilibre donc les poids et les mesures (excessives) de la première. Reste encore la partie musicale, qui présente elle aussi des facettes contrastées. Dans le rôle-titre, la jeune Elena Stikhina affiche des graves et des médiums ronds; ses legatos et ses phrasés ont une belle souplesse, notamment dans un Air du Nil («Qui Radamès verrà…») empreint de noblesse. Mais son aigu n’est pas toujours ferme et précis; quant à sa diction, elle est souvent loin de l’intelligibilité. Sa rivale Amneris est incarnée par une Marina Prudenskaya à la projection problématique, qui se laisse trop souvent couvrir. En cela, la mezzo se place à l’exact opposée de Yonghoon Lee, un Radamès d’une puissance vocale rare. Ses «forte» raisonnent comme autant de déflagrations. Précis et à la prestance héroïque certaine, le ténor gagnerait à montrer ce zeste de douceur et de poésie que demandent des airs comme «Celeste Aida». Dans les rôles secondaires, tous honorables mais pas transcendants, se détache la voix ferme et aux graves boisés d’Alexey Markov, un Amonasro qui crève la scène.

Il faut enfin saluer la prestation plus que convaincante de l’Orchestre de la Suisse romande, dont les archets et les vents - un hautbois de toute beauté - ont su tisser des trames élégantes dans les passages les plus intimistes, et ont conféré les justes tensions aux nombreux climax. La baguette d’Antonino Fogliani a fait donc merveille. Quant au Chœur du Grand Théâtre, ses quelques décalages au premier acte ont été effacés par des suites frôlant souvent l’excellence. Sa puissance et sa précision ont charpenté une production trop souvent aux marges de la pertinence.

«Aida», de Giuseppe Verdi, Grand Théâtre, jusqu’au 22 oct. Rens. www.gtg.ch

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