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Glaçon, servez-nous la même chose!

Avec sa pochette de fonte des glaces, le nouveau Pearl Jam permet au groupe de sortir du frigo.

Pearl Jam n’avait plus sorti de disque depuis 2013. Le quintette de Seattle est le dernier groupe en activité de la vague grunge originelle.
Pearl Jam n’avait plus sorti de disque depuis 2013. Le quintette de Seattle est le dernier groupe en activité de la vague grunge originelle.
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Plusieurs explications peuvent être apportées à la pochette de «Gigaton», le 13e album de Pearl Jam en ligne depuis une semaine. Littérale pessimiste: un glacier géant perd son eau comme un animal à l’agonie s’épanche de son sang, signe que les choses ne vont pas aller vers le beau. Littérale optimiste: certes, la fonte est à nos rives, mais un oiseau survole librement la mer et ira perpétuer la vie ailleurs. Métaphorique: Pearl Jam appartient moins à l’industrie musicale de 2020 qu’à celle, paléolithique, des années 1990, quand les CD se vendaient à la pelle et que les guitares électriques hurlaient sur MTV dans le sillage de Nirvana. Cosmétique, enfin: les cinq musiciens n’ont pas plus abandonné leur rock classique que les critères délicats de leur esthétique, laquelle faisait dire à Liam Gallagher que Pearl Jam était le seul groupe à monter sur scène habillé comme pour aller bêcher son jardin. Mais Liam Gallagher est méchant.

Retenons les deux premières hypothèses d’un Pearl Jam depuis toujours en phase avec les alertes sociétales, lui qui dès les jeunes heures de son succès entrait en guerre contre l’économie du show-business anglo–saxon et s’est tôt engagé pour la cause écologique – le premier groupe des enfants de Seattle, vers 1988, se nommait Green River. Plus tard, le chanteur Eddie Vedder composa la musique du film de Sean Penn, «Into the Wild», élégie naturaliste du retour vers l’essentiel. Et les cinq ont toujours mis leur formidable renommée aux États-Unis, dont seule celle de Bruce Springsteen est un élément de comparaison adéquat, au service des politiciens les plus progressistes et des causes idoines.

De fait, «Gigaton» poursuit très explicitement la lutte de Pearl Jam contre les méfaits du capital et les esprits étroits, dont le président américain est devenu l’incarnation spectaculaire. Pearl Jam le met en joue et se demande dans «Quick Escape», sur un riff très proche du «Kashmir» de Led Zeppelin (dont la région, en une double mise en abyme, est citée dans les paroles), s’il existe un endroit au monde que Trump n’a pas bousillé («Crossed the border to Morocco/Kashmir to Marrakech/The lengths we had to go to then/To find a place Trump hadn’t fucked up yet»). Reste à savoir si ces cris du cœur trouveront un écho ailleurs qu’auprès des oreilles convaincues.

Disque généreux

Car Pearl Jam a pris de l’âge, et son public aussi. Son dernier disque datait de 2013: une éternité à l’aune des transformations de l’industrie musicale. Heureusement pour lui, le groupe joue depuis son premier album, en pleine explosion grunge, un rock si classique que Kurt Cobain pouvait ironiser sur son inoffensif impact – voire sur son opportunisme. Plus proche de Neil Young que de Nirvana, Pearl Jam a mieux résisté aux changements de mode et ne modifie que très peu ses atours. «Gigaton», à ce titre, rassasiera les fans par son savoir–faire impeccable, sa générosité (12 titres, 57minutes, son plus long disque), sa puissance assurée, son ampleur de production colorée de joliesses acoustiques. Et le baryton inchangé de Vedder, évidemment, qui par bonheur a depuis longtemps appris que dans son cas «moins égal plus».

Mais le disque trahit également les conséquences de l’institutionnalisation, quand un groupe peut se permettre d’attendre sept années pour publier un nouvel opus, privé de l’urgence qui marque les artistes nécessaires. Les chansons proposées, jamais mauvaises, jamais surprenantes hormis la trouble syncope funk de «Dance of the Clairvoyants», ont été composées par chaque membre et produites tout au long de ces sept années – ce délitement est palpable dans la variété des titres. On pense aux récents albums de U2, l’excitation et l’énergie en plus. Ou comment un dinosaure du siècle passé pousse de temps à autre un long et beau cri, moins pour justifier sa propre existence que pour tuer le temps, en attendant qu’il ne le tue.

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