Gautier Capuçon et Jonathan Nott font triompher Chostakovitch

CritiqueL’Orchestre de la Suisse romande clôt avec un concert mémorable le cycle consacré au compositeur russe et à Britten.

Gautier Capuçon.

Gautier Capuçon. Image: LAURENT DE SENARCLENS

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Il est rare que le premier concerto pour violoncelle de Chostakovitch déclenche des émeutes d’enthousiasme. C’est une œuvre âpre, qui se dérobe au plaisir pour travailler l’inquiétude, cette compagne qui ne cessa de tourmenter le compositeur soviétique. Le violoncelle bataille de manière pratiquement continue avec un orchestre qui semble jouer avec lui, mais c’est en fait un jeu du chat et de la souris. La menace est constante, la lumière rare, l’ostinato rythmique évoquant les angoisses du film noir, version politique. Et là au milieu, une cadence très étrange, long solo du violoncelle troué de silences, où même le dédicataire et créateur du concerto, le grand Rostropovitch, n’a pas toujours semblé à son aise.

Mais avec Gautier Capuçon, tout s’éclaire. Il y a là une éloquence magnétique, portée par un archet d’une mobilité étourdissante et une gamme presque infinie des nuances. Toujours sur le qui-vive, Capuçon associe la sobriété et le feu expressif, parcourant avec une même intensité les éclats tragiques et les échappées lyriques du mouvement central, où la musique semble moins s’élever que chercher à disparaître - et comment alors ne pas songer au calvaire du compositeur... Il existe des dizaines d’interprétations majeures de ce concerto: on n’en connaît pas de plus belle que celle dont le virtuose français a gratifié le public genevois - avant de faire pleurer les pierres, en bis, avec la transcription pour un ensemble de violoncelles de la première des «5 pièces» pour deux violons et piano du même compositeur.

Une musique à rendre fou

Mais il fallait un partenaire à la hauteur et Jonathan Nott a parfaitement rendu le caractère oppressant de ce corps-à-corps, à la tête d’un OSR incisif, vivement coloré, en parfaite osmose avec le soliste. C’est le même équipage, en effectif imposant, qui aura en introduction plongé dans les profondeurs d’une autre œuvre d’anxiété, la «Passacaille» de l’opéra «Peter Grimes» de Britten, avant de conclure avec la 10e Symphonie de Chostakovitch. Œuvre-monde, comme on a coutume de le dire: mais d’un monde de cauchemar, celui de la terreur stalinienne, à laquelle le compositeur «règle son compte» au moment où il l’écrit, alors que l’étau de la censure se desserre enfin un peu. Monument touffu, où abondent les clés de lecture et les codes, en une forme de chaos blafard empli de couleurs grises, de stridences diaboliques, de désordres rythmiques. On y tremble, on y suffoque, on y cherche en vain une issue: même si la musique ne raconte jamais d’histoires, impossible de ne pas entendre ici l’écho des tortures que le siècle des totalitarismes a provoquées. C’est l’Archipel du Goulag version symphonique. Une musique à rendre fou, composée par un homme que le stalinisme avait rendu fou.

Écrasante de puissance, magnifique de liberté, c’est aussi une fosse aux lions pour l’orchestre soumis aux pires exigences techniques. Toujours inspiré devant les grands massifs orchestraux, Jonathan Nott y engage un geste large et généreux, une parfaite maîtrise des plans sonores et une science du fondu-enchaîné qui lie les épisodes et donne à l’ouvrage une cohérence qu’il est parfois difficile d’y trouver. Les musiciens n’ont aucune peine à suivre leur patron. Ils brillent de jeunesse et de virtuosité, faisant bloc avec l’assurance des grandes formations. À l’arrivée, ils applaudissent leur premier de cordée, à l’unisson de l’ovation du public, secoué par ce concert mémorable.

Créé: 06.02.2020, 19h05

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