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ClassiqueLes gammes confinées du musicien d’orchestre

Dépossédés de leurs précieux coéquipiers, des artistes racontent leur spleen.

Avec les mesures de confinement, le musicien d’orchestre a dû réinventer la relation à son instrument.
Avec les mesures de confinement, le musicien d’orchestre a dû réinventer la relation à son instrument.
GETTY IMAGES

Il y a quelques mois à peine, dans une vie qui nous paraît aujourd’hui si éloignée, ils occupaient les scènes par grandes grappes, un pupitre serré contre l’autre, et ils campaient en smoking ou en tenue de soirée, assis dans un demi-cercle orienté vers le public. Ces dizaines de musiciens à l’allure fière, qui formaient les rangs des formations symphoniques d’ici, sont désormais autant d’atomes isolés, privés de répétitions, de contacts avec le chef d’orchestre et d’échanges directs avec leurs collègues. Confinés entre les murs domestiques, ces habitués de l’acte collectif ont dû faire face, avec l’apparition du Covid-19, à une mutation profonde de leur identité. De pratiquants d’un sport d’équipe, les voilà astreints à une existence individuelle, souvent bricolée, ajustée selon les possibilités de chacun. La bascule s’avère délicate, voire douloureuse.

Une puissance disparue

Ce qui manque le plus, dans cette nouvelle vie? Pour Sylvain Lombard, trente-cinq ans d’expérience au sein de l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) avec son hautbois et son cor anglais, il n’y a pas de doutes: «C’est l’énergie que vous transmet le collectif. Elle demeure irremplaçable et on en mesure la force ces temps-ci précisément. Je vous donne un exemple: il arrive, en préparant un concert chez soi, qu’on ne saisisse pas pleinement un passage particulier d’une œuvre, qu’on ne parvienne pas à le jouer comme on voudrait. À l’heure des répétitions, tout s’éclaircit et se débloque presque par magie, parce qu’on a trouvé l’élan qu’il fallait, l’émulation qui manquait ou le conseil d’un camarade de pupitre qui permet de résoudre la question.»

Ce sentiment de puissance et d’unité qui se dégage de l’ensemble est souligné également par Girolamo Bottiglieri, premier violon solo à l’Orchestre de Chambre de Genève (OCG), pour qui «la dimension humaine est aujourd’hui ce qui fait le plus défaut dans le quotidien, surtout dans une formation comme la nôtre où l’ambiance est considérée même à l’extérieur comme excellente et où le fonctionnement demeure fidèle aux origines, basé sur un mode associatif et sur une recherche constante du consensus.»

Sans concerts à l’horizon ni séances de travail à l’agenda, le musicien d’orchestre doit réinventer ses activités. Timbalier solo à l’OSR, Olivier Perrenoud ne le cache pas: «La nature même de mon instrument est intimement liée au répertoire symphonique. Je concentre donc mon travail sur la technique afin d’être prêt le jour où on pourra reprendre les activités. En parallèle, avec mon rôle de délégué des musiciens, je ne chôme pas. L’orchestre doit faire preuve de la plus grande créativité pour assurer une présence malgré les restrictions imposées. Enfin, je suis également actif au sein de notre caisse de retraite, j’ai pu mettre à profit cette période difficile pour apporter du soutien à nos anciens collègues.»

Dans le même rôle orchestral à l’OCG, Sergi Sempere est confronté à des limites similaires: celles qu’impose un instrument non-soliste comme les timbales. Depuis l’Espagne, où il goûte aux premiers pas du déconfinement, le musicien regarde déjà vers l’avenir: «Au-delà des exercices techniques que j’effectue sur un pad spécialement conçu pour l’entraînement, je joue aussi des marimbas pour garder la main. J’ai écouté par ailleurs des œuvres placées au programme des prochains concerts et je prends des notes. Mais il est clair que tout cela ne remplacera jamais le travail en groupe, le jeu collectif. Il manque les respirations des autres musiciens et les regards du chef.»

La séparation salutaire

Parfois, c’est toute une logistique qu’il faut reconfigurer pour prolonger chez soi, autrement, la relation à son instrument: «Au début des mesures restrictives, ça a été très compliqué, note Sylvain Lombard. J’avais l’habitude de répéter seul à la maison et là, on s’est retrouvé à quatre sous le même toit. Les autres travaillant de leur côté, je ne pouvais pas déranger avec mes exercices. En même temps, j’avais l’absolue nécessité de répéter. La pratique du hautbois et du cor anglais requiert en effet un travail constant sur la puissante musculature autour de la double anche. On ne peut pas se permettre d’arrêter l’entraînement, on est comme des sportifs de haut niveau.» Les problèmes organisationnels résolus, le musicien en a profité pour «approfondir des pièces à peine effleurées par le passé et pour ressortir des tiroirs quelques grands classiques et des solos afin de les retravailler».

Il y en a pour qui la condition de confinement ouvre la porte à des réflexions quasi-inédites. Girolamo Bottiglieri est de ceux-là. «Durant la saison, on est aspiré par un vortex inarrêtable d’activités. Aujourd’hui, j’en profite, je prends du recul et je fais des choix assumés. Je consacre davantage de temps à ma famille, à mes enfants et je m’éloigne de mon violon. Mais que cela soit clair: on se quitte pour mieux se retrouver dans quelques semaines.»

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