À la fin, le rap a séduit même les punks

MusiqueÉclectique, transgénérationnel, le rap est devenu la «lingua franca» musicale du XXIe siècle. Une mutation visible jusqu’à Genève.

Un samedi soir à La Gravière: au micro, Val, alias Chien Bleu. Cet ancien chanteur punk a choisi le rap pour ce qu’il permet de raconter. Plus de temps de parole, plus de liberté dans les textes, plus de profondeur.

Un samedi soir à La Gravière: au micro, Val, alias Chien Bleu. Cet ancien chanteur punk a choisi le rap pour ce qu’il permet de raconter. Plus de temps de parole, plus de liberté dans les textes, plus de profondeur. Image: Georges Cabrera

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C’était l’autre soir, dans un café à la mode près de Plainpalais. D’ordinaire, on y écoute des musiques d’avant-garde, groove tropical, latino pointu, rock perturbé. Cette fois, la bande-son détonne: du rap. On interroge le serveur. «Et pourquoi pas!» Dans la conversation qui s’ensuit, notre homme explique qu’il se passionne pour un large panel de musiques, ne dédaignant pas les sons du rap lorsqu’ils sont bons. «Pas tant de mainstream, non. Ce que vous entendez, ce sont des productions indépendantes.»

L’employé du bar accuse une trentaine d’années d’existence. Comme de nombreux clients, d’ailleurs. Ici, les générations se mélangent. Premier constat: d’un phénomène prétendument «jeune», dont les adolescents constituent le gros des auditeurs, le rap actuel déborde les cadres établis. On écoute encore. Des basses lourdes, empruntées à la «trap», ce style venu du sud des États-Unis – toujours à la mode. Des claviers onctueux. Une ballade? Le contraste s’avère complet avec les textes et la voix. «Faut des liasses de billets à la rue du Rhône, faut des bijoux.» Signé Kjizz Chapo et Sawmal. Cynisme et langueur, pour une séduction indolente qui s’insinue dans les têtes. À présent, on se demande: le rap d’aujourd’hui est-il encore du rap? Ou serait-ce une autre manière de faire de la chanson, de la pop, ou quoi d’autre? Constat numéro deux: autant parler de musique tout court.

Diversité des démarches

Éloignons-nous un instant de Genève. Suisse, France, Belgique: trente ans après avoir migré des États-Unis vers l’Europe, le rap n’a jamais eu un tel succès. En 2017, cinq des dix albums les plus vendus en France – copies physiques, téléchargements et streaming tous ensemble – appartenaient à ce domaine, selon les chiffres du Syndicat national de l’édition phonographique. Ce sont les Soprano, Niska, Damso, Orelsan et PNL, suivis de près par Bigflo & Oli, Jul, Lacrim et Booba. On dira du rap actuel qu’il est la nouvelle variété? Vrai pour Maître Gims et Soprano. Eddy de Pretto, cependant, s’affuble d’une identité d’auteur plus littéraire et chante plus qu’il ne rappe. Tandis que Lomepal s’envisage avant tout comme ambianceur de soirée. Quant à Odezenne, dont le quatrième album vient de sortir (interview ci-dessous), le trio bordelais évacue carrément le terme.

«Cette diversité était en germe dès le début: la scène américaine proposait autant le gros dur et ses gimmicks efficaces que le type réfléchi cherchant à comprendre le monde. À nous, Européens, il suffisait de choisir notre modèle pour s’en emparer.» C’est MC Solaar qui parle, de passage à Genève pour une journée promo. La rencontre était agendée à deux pas du café cité plus haut. Curieuse perspective… Solaar l’ancien, vingt-cinq ans de carrière: l’épaisseur nécessaire pour raconter comment le rap évolue. Et puis les autres, les cadets, pour qui s’inscrire dans l’histoire est un menu souci.

Hier punk, aujourd’hui rappeur

Genève encore. La région a désormais ses incontournables. La Superwak Clique des Di-Meh, Slimka, Makala. Exportation réussie, beaucoup d’attente. Cet autre collectif également, Ozadya, dont la réputation va grandissant. Strana Corpus encore, Le Cenacle et Rive Magenta. Originaire du Pays de Gex, Chilla fait pour sa part un carton monumental. «Sale chienne», «Balance ton porc», «Si j’étais un homme», voilà trois titres à succès de cette féministe militante. On la retrouvera en novembre aux Créatives. Foule il y a sur la liste des derniers venus. Foule aux concerts également. C’était à La Gravière au début d’octobre: en première partie du Français Dinos, on découvre Chien Bleu. Chien Bleu, Val à la ville: son exemple est édifiant pour ce qu’il dit de l’attrait d’un artiste pour l’idiome rap. Hier, il chantait le punk avec les Sergent Papous. Aujourd’hui, il rappe. Rien à voir? «L’intérêt du punk, c’est l’énergie, le passage en force. Plus limité, en revanche, lorsqu’on veut approfondir des sujets personnels. Dans le punk, le public veut entendre des propos «au nom de tout le monde». Pour ma part, je suis touché par ceux qui parlent au nom d’eux-mêmes et font en sorte que je puisse, moi aussi, m’y retrouver.» Quitter le punk, lâcher les riffs bruts, pour caler ses mots sur des sons lents: ce choix est volontaire, personnel. «Dire des choses fortes, mais plus doucement, c’était un besoin.»

Assimiler les codes

À propos de punk… Lorsque les Di-Meh et Cie déboulent sur scène en jetant les pieds en avant, de punk il est question, dans l’attitude en tout cas. Et ce n’est pas rien d’entendre Chien Bleu approuver cette idée. «Les nouveaux punks, ce sont eux. Peu de propos politiques, beaucoup d’énergie, attitude rebelle, physiquement trash.» Alors quoi? Un ancien punk cherche la douceur du rap; des rappeurs cherchent la violence du punk! «Ce serait plus simple de dire qu’on fait tous de la musique. Est-ce que je suis rappeur? Question d’humeur, de besoin. Mon but, c’est de transmettre des émotions nuancées. Le rap permet cela.» Le rap permet tout, en fait. Même d’y amener cette spontanéité propre à «l’ADN du concert rock»: «Je ne travaille pas mes mouvements devant la glace pour avoir l’air plus crédible.»

Crédible. Qui l’est, qui ne l’est pas? «Si tu es franc avec toi-même, tu ne dis pas la même chose à 15 ou 20 ans.» Chien Bleu en a 26. Dix ans de rock derrière lui, le rap devant. Les retours sont positifs. Le rappeur genevois n’a que trois concerts à son actif, certes. Mais le premier, c’était au Montreux Jazz Festival, en juillet dernier. Si l’enthousiasme est de mise, c’est que le gaillard a du coffre, un jeu de scène percutant et la plume solide. Morceau choisi: «Deux points de suture, j’suis rapiécé comme une poupée de chiffon. Les soucis s’pointent, comme quand Joe Pesci fronce les sourcils.»

Au plaisir des (gros) mots

Comprenne qui voudra. Et tant pis pour les autres. «Tu dis que tu fais du rap: on te répond «ouèche» et «yo», on te demande si tu viens de la cité. Ça, ce sont des clichés relayés par les médias généralistes.» Le regard sur le rap est une affaire d’outils: «Pour comprendre l’art contemporain, il faut assimiler les codes. Pareil pour le rap.»

Vocabulaire argotique, tournures vulgaires, ce qui est «chaud» en apparence raconte autre chose derrière. La phrase «Pour 200 dollars, je bute mon voisin» ne fait rien d’autre, après tout, qu’expliciter le libéralisme économique. Et si tu aimes chanter à l’unisson sur «grosse paire de couilles» (le refrain d’«Air Max», signé Rim’K), pas de souci, il y a bien une métaphore à débusquer. Ou alors, c’est juste le plaisir des gros mots. «Être punk, disait Chien Bleu, c’est ça aussi: n’en avoir rien à foutre.»

Créé: 20.10.2018, 21h46

«L’écriture du rap permet de mieux se comprendre»

La sociologue Marine Kneubühler termine une thèse à l’Université de Lausanne sur le rap romand et la subjectivité en sciences sociales. Elle y interroge la nature du social, des collectifs et les différentes médiations à soi et au monde à partir notamment de l’écriture. Elle nous répond.

Au vu de l’extrême diversité des propositions musicales, peut-on encore parler d’un domaine rap?

Il est important de suivre ce que les sciences sociales appellent «le point de vue émique» des personnes concernées, de prendre au sérieux la terminologie qui est utilisée à l’intérieur d’un groupe. Même si le rap est varié et évolue, tant que des artistes diront faire du rap, le terme reste pertinent. Et n’oublions pas qu’à l’origine, le rap n’est pas un domaine musical isolé mais fait partie d’un domaine plus large, le hip-hop. Selon mes observations, ces deux catégories sont encore bien vivantes, ce qui ne les empêche pas de connaître des formes de réappropriation ou d’hybridation.

Le rap actuel semble intéresser bien plus de classes d’âge que la seule génération «jeune».

Le rap n’a jamais été homogène et il en va de même pour ses publics. C’est ce qu’a montré la sociologue Stéphanie Molinero en 2009 pour le public français: malgré une majorité d’hommes, jeunes, issus de l’immigration, résidents des «zones urbaines», les amateurs sont très diversifiés et varient en fonction des artistes. Sachant que le rap naît dans les années 70, il me paraît logique que ses publics débordent de plus en plus les frontières générationnelles.

Pourquoi choisit-on de faire du rap, sinon pour se raconter?

Le rap est intimement lié à l’écriture. C’est ce que je déduis de mes recherches sur le collectif hip-hop LES UNS, issu de plusieurs collectifs romands, L’Affaire, La Secte, Flamme du Nord, M.O.D.C, Division Explicite et Vendredi 13. Le titre «Parce que j’écris», des rappeurs 07RK, Olek, Cokrane, Abis et Magnes, contient cette formule révélatrice: «J’écris pas pour rapper moi j’rappe parce que j’écris.» L’acte d’écrire est placé avant le choix du rap comme moyen d’expression. Dans la mesure où le rap permet de rendre publique une parole personnelle, qu’on témoigne du vécu d’injustices sociales ou de tourments intérieurs, il paraît juste de dire que c’est un genre musical que l’on peut choisir pour «se raconter».

En quoi consiste la médiation à soi dans le rap, un thème que vous abordez dans votre thèse?

Une médiation est ce qui instaure une distance tout en rassemblant, qui relie et sépare en même temps. Le rap résulte majoritairement d’un processus d’écriture à propos de soi. Ainsi, l’écriture d’un texte de rap qui parle de soi peut être pensée comme une manière d’introduire une distance réflexive vis-à-vis de son propre vécu, tout en permettant de mieux se comprendre et de se relier d’une nouvelle façon à ce vécu.

Vous évoquez également la dimension thérapeutique du rap…

On trouve beaucoup d’associations entre la pratique du rap et la thérapie dans les textes. Dans «Sur Cahier», le rappeur LK dit: «La vie j’suis plus d’dans, voilà pourquoi j’m’accroche à l’écriture jusqu’à c’qu’y ait plus d’encre. Ça soigne pas rapidement mais c’est ma thérapie l’son». Le fait de pouvoir mettre une distance interrogative avec ses tourments se double ici d’une dimension thérapeutique: en se racontant, on ne fait pas que parler, on tente aussi de soigner symboliquement ses plaies.

Que dire, alors, de la dimension sociale du rap?

Le rap a été très critiqué parce qu’on y parle beaucoup en «Je». Cependant, des auteurs importants, comme Anthony Pecqueux, ont bien montré que si le rap est un témoignage, parfois au sujet de choses banales ou ordinaires, il est un «témoignage adressé» à d’autres gens. Il est crucial de prendre au sérieux cette relation à l’auditeur, qui est sociale comme toute relation. Relation d’autant plus intéressante si l’on revient à la dimension thérapeutique: à la fin de «Définition», la rappeuse KT Gorique interpelle son auditeur: «Si tu m’écoutes en ce moment tu joues le rôle du psychologue, prépare-toi j’vais tout dévoiler et j’en suis qu’au prologue». Ce n’est pas seulement à sa propre intimité que l’on s’adresse en parlant en «Je», mais aussi à autrui. Loin d’une grande dénonciation de la société qu’on attend parfois de lui, il est possible que le rap nous ramène à un social primaire et essentiel qui se logerait dans l’écoute et la remise en question de soi pour pouvoir mieux vivre avec les autres.

propos recueillis par Fabrice Gottraux

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