Les festivals pop, un marché devenu fou

EconomieSurenchère des cachets, saturation de l’offre, infrastructures coûteuses: les open airs atteignent leur seuil de rentabilité. Nombre d’entre eux pourraient disparaître.

Arcade Fire sur la Grande Scène du Paléo Festival, mercredi 19 juillet 2017.

Arcade Fire sur la Grande Scène du Paléo Festival, mercredi 19 juillet 2017. Image: Anne Bichsel

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«Dérégulation du marché», «surenchère des cachets», «saturation de l’offre»: les termes reviennent sans cesse dans la bouche des professionnels suisses de la musique. L’été des festivals bat son plein. Pourtant, le marché des concerts pop vit des heures difficiles.

Pour le public, c’est la hausse du prix des billets qui dérange (lire ci-dessous). Corollaire de l’explosion des coûts que doivent supporter les festivals. Depuis une quinzaine d’années, la musique enregistrée ne rapporte plus assez, du fait de sa numérisation et de la chute des ventes consécutive. Les concerts sont devenus le revenu principal des artistes, qui demandent de plus en plus d’argent pour jouer…

Un million pour un show

«Imaginez un newcomer, une découverte, qui exige 10 000 voire 15 000 francs de cachet pour un concert! De tels tarifs sont disproportionnés.» Constat sans appel de Solstice Denervaud, directrice de l’agence Ishtar, en charge notamment de Gorillaz et Nick Cave. «Il y a dix ans, le top act, la grande vedette, coûtait entre 200 000 et 400 000 francs. Aujourd’hui, il en faut 1 million», relève Joachim Bodmer, directeur de l’Openair Frauenfeld, le plus grand festival suisse, désormais en main du géant américain Live Nation.

Ce que l’on appelle un cachet englobe en réalité tous les frais d’une tournée: la création, les écrans, les lumières comme le salaire d’une trentaine de personnes sur la route, la marge bénéficiaire due par le festival. Et la commission des agents, devenus de véritables «financiers». Lesquels peuvent compter sur l’explosion récente du nombre de festivals pour faire monter les enchères. Les stars iront au plus offrant. Ajouter à cela que ces mêmes artistes développent des spectacles de plus en plus gros, donc plus coûteux. Pour surprendre, pour se distinguer. Pour faire en sorte que les spectateurs prennent des milliers d’images qu’ils publieront sur Internet. Manière de marketing par procuration.

Dernier point, enfin: les infrastructures des manifestations, qui demandent, elles aussi, de gros investissements. Sécurité, confort, technique surtout, poussent les open air à leur seuil de résistance. «Car ce ne sont plus les concerts eux-mêmes qui constituent l’événement, mais les festivals, résume André Béchir. Pourtant, si l’entrée est de plus en plus chère, la saucisse reste la même…» L’ancien patron de Good News, aujourd’hui directeur d’ABC Production, quarante ans de carrière, ne mâche pas ses mots: «Prenez les Rolling Stones: on se dira que le prochain concert pourrait être le dernier, alors il faut y aller. Cas exceptionnel. Pour tous les autres artistes, en revanche, plus aucune prestation n’a valeur d’exclusivité. Avec deux à trois propositions par jour en Suisse, le concert est devenu un produit comme un autre.»

Live Nation ou la mort?

On voudrait croire que les festivals s’enrichissent? C’est loin d’être le cas. La répartition est connue de ce que couvre un billet: environ 60% vont à l’artiste, le reste paie les infrastructures, les déplacements, la promotion… Sur 90 francs, reste 1, 80 franc de bénéfice pour l’organisateur, ainsi que le précisait en 2017 le Montreux Jazz Festival. Et pour l’artiste? «Les vedettes ne sont pas à plaindre, constate Jacques Monnier. Mais cela vaut pour celles qui ont de gros moyens financiers. Elles sont rares. Pour les autres, la situation reste difficile.»

Organiser un festival est un exercice périlleux. On le savait. Encore faut-il pouvoir manœuvrer. Négocier des tarifs abordables devient de plus en plus difficile. Et de plus en plus de manifestations se contentent de seconds couteaux à leur affiche. «Les très grandes têtes d’affiche n’étaient plus à notre portée, c’est pourquoi nous avons accepté l’offre de Live Nation» explique Joachim Bodmer, de l’Openair Frauenfeld. En 2017, l’immense société internationale est devenue propriétaire du festival de rap. Qui affiche aujourd’hui sold out, 50 000 personnes par soir, Eminem en tête d’affiche. À l’abri de la concurrence.

Les autres? Michael Drieberg, qui collabore avec Live Nation pour Sion sous les Étoiles, n’est guère optimiste: «En dehors des très grands rendez-vous estivaux, plus de la moitié des festivals suisses perdent de l’argent. Il est probable, par conséquent, qu’un grand nombre d’entre eux disparaissent prochainement.» «Le business est devenu global, concède André Béchir. Aujourd’hui, seul compte l’argent. On oublie de s’intéresser à ce que veut vraiment le public.» (TDG)

Créé: 12.07.2018, 21h05

«Les billets pourraient être bien plus chers encore»

Jack White au Montreux Jazz Festival pour 125 francs: qui dit mieux? Hors de prix. Et le constat se fait général. Chaque année, en effet, les tarifs grimpent un peu plus encore. Un sésame pour Paléo, qui a lieu la semaine prochaine, coûte 73 francs par jour (81 francs à la bourse aux billets), soit trois francs de plus que l’an passé. Pour l’Openair Frauenfeld, qui s’est clos samedi dernier, 105 francs. Pour Sion sous les Étoiles, 5e édition ce week-end, 110! Quant au Gurten, à Berne, ce week-end également, il atteint les 115 francs. Vu du porte-monnaie, l’été des festivals a mauvaise mine.
Mais ces tarifs pourraient être bien plus élevés. Sécurité, sanitaires, technique de scène… L’infrastructure d’un open air a autant d’impact sur le renchérissement des tickets que la hausse des cachets des artistes (lire ci-dessus). «Un festival est beaucoup plus cher à organiser qu’un concert en salle. Logiquement, l’entrée devrait être elle aussi plus chère», rappelle Michael Drieberg, patron de Sion sous les Étoiles.
Cependant, les festivals ont leurs avantages: on vend beaucoup plus de billets qu’en salle. Les sponsors sont plus nombreux. Et les revenus annexes, bars et produits dérivés, importants. Voilà pourquoi l’entrée d’un festival n’est pas si chère. «Mais s’il y a moins de monde, les revenus annexes baissent. Et la «plantée» est plus grave», souligne Michael Drieberg.
Vu de la sorte, les tarifs pratiqués en Suisse restent relativement abordables, et stables. Le billet journalier du Gurten a bel et bien explosé en dix ans, avec une hausse de 75%. Mais son prix, le plus cher qu’on puisse trouver parmi les open airs en 2018 (hormis Montreux, en salle), reste dans la fourchette nationale.
Prenons encore l’exemple du Paléo: «En dix ans, rappelle Jacques Monnier, programmateur, le prix du billet a augmenté de 21%. En parallèle, la part du budget dévolue aux cachets a, elle, augmenté de 57%!» Comment amortir cette marge, sinon avec le produit des bars et autres stands de merchandising.
Reste que le marché du live a atteint un point de saturation. Comme le relevait en mars dernier la Swiss Music Promoters Association, faîtière des principaux organisateurs de concerts, l’augmentation du chiffre d’affaires brut, en 2017, était de 2,2%, pour un total de 355 millions de francs (avec 5 millions de visiteurs). L’offre s’étoffe – 1700 événements en 2017, contre 1000 il y a dix ans – mais la fréquentation stagne. «L’augmentation du nombre d’événements a une incidence négative sur leur remplissage, relève Vincent Sager, d’Opus One. En moyenne, il n’excédait pas 75% en Suisse l’an dernier.» F.G.

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