«Fantasio» se démasque

LyriqueL’œuvre ressuscitée d’Offenbach est présentée pour la première fois à Genève.

Gergely Madaras exhume à Genève l’œuvre d’Offenbach, à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande.

Gergely Madaras exhume à Genève l’œuvre d’Offenbach, à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande. Image: GEORGES CABRERA

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On pourrait croire le répertoire lyrique figé dans une fière posture muséale. Voilà une idée reçue qui ne résiste pas aux vagues régulières de (re) découvertes qui retrouvent comme par miracle les planches des théâtres. Un exemple du dynamisme en question? Il est à découvrir à l’Opéra des Nations, où un bijou oublié de Jacques Offenbach, Fantasio, rencontre à nouveau la lumière des projecteurs. Ce retour est d’autant plus surprenant que l’histoire de cet opéra-comique en trois actes est jalonnée d’incidents et de rebondissements. A sa création à Paris, en 1872, la pièce collectionne les sifflets. Le conflit franco-prussien a laissé des traces profondes dans les esprits, l’heure n’est plus ni à la légèreté ni à la connivence avec un compositeur allemand. Fantasio disparaît du répertoire après une dizaine de représentations à peine. Et la partition sera perdue dans l’incendie qui détruisit l’Opéra Comique de Paris en 1887.

Il aura fallu le travail patient et acharné du musicologue Jean-Christophe Keck pour qu’une nouvelle version, crédible et solide, revoie le jour. C’est sur ces partitions que le jeune chef d’orchestre hongrois Gergely Madaras a travaillé. A la veille de la première représentation, il nous livre ses sentiments.

Comment a pris forme votre rencontre avec cette pièce inconnue?

La première approche a eu lieu il y a deux ans, lorsque le directeur du Grand Théâtre, Tobias Richter, m’a demandé ce que je savais de Fantasio. Je me suis senti un peu ridicule parce que, comme presque tout le monde, je n’avais aucune idée de ce à quoi ressemblait cette œuvre. Auparavant, j’avais eu de petites expériences avec le répertoire de ce compositeur, en tant que flûtiste tout d’abord puis, plus récemment, en dirigeant des versions pour petites formations de quelques-unes de ses pièces. Lorsque j’ai su que j’allais m’attaquer à Fantasio, je me suis bien sûr tourné vers le travail de Jean-Christophe Keck. Et je me suis aussi adressé à celui qui a été mon mentor, le chef d’orchestre Mark Elder, qui, en premier, l’a enregistrée dans la nouvelle version.

Vous êtes passé ensuite par le stade de la scène. Comment avez-vous perçu l’œuvre dans cet environnement?

L’expérience de la scène n’a rien en commun avec ce qu’on peut imaginer à travers l’écoute d’un enregistrement. Les points cruciaux se déplacent et sont ailleurs: il faut d’un coup se soucier de la tension dramatique, maîtriser les dialogues et les différents tempos. J’ai vite compris que la version gravée par Elder m’avait été certes utile dans la phase de la redécouverte mais qu’il fallait désormais que je chemine seul et que je développe avec le metteur en scène Thomas Jolly la façon de rendre vivante l’œuvre. Du coup, je ne suis même pas allé voir les représentations données à Paris, parce qu’ici, à Genève, on travaille avec une autre distribution et un autre orchestre. Je me suis dit que les partitions portent en elles une très grande clarté et que la seule manière de la rendre coulante, c’était de laisser parler la scène et les artistes que j’avais à disposition. Avec l’enchaînement des répétitions, je constate que tout est plus naturel. La machine est plutôt bien huilée.

«Fantasio», c’est la mélancolie et le pétillant réunis dans une seule œuvre. Comment parvient-on à garder l’équilibre dans ces colorations contrastées?

Ce qui à mon sens rend un opéra-comique réussi, c’est l’attention qu’on porte à sa dimension humaine, à son réalisme. On sait que Fantasio a été écrit dans la période qui a suivi la guerre franco-prussienne de 1870, et on retrouve un reflet du conflit dans la trame du livret, dans cette opposition entre le roi de Bavière et le prince de Mantou. La mélancolie se niche dans la dispute entre les deux, dans un conflit qui, par ailleurs, a lassé tout le monde. Il faut donc rendre compte de cette dimension et ne pas se cantonner uniquement au registre comique.

Quel est le plus gros défi auquel vous vous êtes confronté?

Celui de faire camper l’œuvre dans une certaine légèreté, sans jamais céder à la banalité et aux clichés du genre. Cela se construit avec des articulations musicales appropriées, des tempos cohérents et des bonnes incarnations des personnages. Tout doit se joindre de manière organique, sans forcer les traits.

Comment avez-vous travaillé avec le metteur en scène Thomas Jolly?

Dès les premières séances, j’ai compris qu’on était vraiment sur la même longueur d’onde. Nous avons le même âge et beaucoup de traits de caractère en commun. Cela a été particulièrement utile dans des moments de blocage, lorsqu’on n’arrivait pas à avancer avec un chanteur, par exemple. C’est très agréable de pouvoir compter sur l’impulsion et l’avis du metteur en scène. Ce relais a permis parfois de trouver des solutions à des problèmes musicaux importants, par son simple regard ou son avis. Cette collaboration incarne à mes yeux ce que devrait toujours être le rapport entre un chef et un metteur en scène.

Dans quelle mesure cette expérience au Grand Théâtre représente quelque chose de radicalement nouveau dans votre jeune carrière?

J’ai été confronté à quelque chose de rare: j’ai pu me frotter à une pièce tout à fait inconnue. Bien sûr, c’est très agréable de diriger un autre Figaro ou une autre Traviata, des pièces bien installées dans le paysage lyrique et sur lesquelles tout le monde peut se considérer comme un expert. Ce qui est particulièrement stimulant avec le projet Fantasio, c’est de savoir qu’on participe à l’intégration de l’œuvre dans le répertoire, de faire quelque chose qui aurait dû et pu se faire bien plus tôt. Ce genre d’expérience permet au fond de laisser une empreinte personnelle et de dévoiler davantage ma propre personnalité.

«Fantasio», de Jacques Offenbach, Opéra des Nations, du 3 au 20 nov. Rens. www.genevopera.ch (TDG)

Créé: 02.11.2017, 19h35

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