Le fabuleux rock de Duck Duck Grey Duck

Disque«Traffic Jam», le deuxième album du trio genevois, se découvre en quatre volets, copieux service virant vers une pop dansante

Le groupe genevois Duck Duk Grey Duck, Pierre-Henri Beyrière (basse), Robin Girod (guitare) et Nelson Schaer (batterie).

Le groupe genevois Duck Duk Grey Duck, Pierre-Henri Beyrière (basse), Robin Girod (guitare) et Nelson Schaer (batterie). Image: Luca C.

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Ils ont tant baroudé, tant joué, grattant jusqu’à l’os des tempos entêtants, mêlant leurs passions à cent autres forçats de la musique, qu’à force de bouffer la route des concerts, à force d’user les tables de mixage des studios, à la fin il leur vint comme une évidence: ramener leurs mille et une inspirations et les jeter dans un grand tonneau de notes qu’on chauffera longuement. En résulte cet album aux allures de somme. Deux disques, quatre faces, chacune son thème, pour répartir le fruit de leurs envies. Duck Duck Grey Duck, trio pop rock du bout du lac, livre avec Traffic Jam quelque chose de vraiment fabuleux.

On a souvent glosé sur l’intérêt des revivalismes garage, soul, psychédélique… Les Duck Duck en étaient-ils? Sûrement. Ironie de l’histoire cependant, l’unique reprise qui prend place parmi les 25 titres que voici est issue de la chanson française: Au pays des merveilles de Juliet d’Yves Simon, refrain fétiche pour une génération fascinée par l’écrivain chanteur. Celui-là usait des guitares folks, c’était en 1973; 45 ans plus tard, la version Duck Duck est une fusée électrique, une bombe rythmique que des claquements de mains puis un riff énorme lancent dans les étoiles.

Tubes en puissance

Le riff, inutile de vous dire que la compagnie Duck Duck adore ça plus qu’assez. C’est Nelson Schaer, subtil batteur élevé dans le jazz, qui prend un malin plaisir à bousculer ses fûts. C’est Robin Girod, guitare grande ouverte, qui n’aime rien moins que le son de son instrument lorsque les amplificateurs sont nus, délivrés des habituelles pédales de distorsion. C’est Pierre-Henri Beyrière enfin, bassiste lourd dans le groove, léger dans le toucher. Ensemble, Duck Duck Grey Duck, trois canards frondeurs volant au raz des eaux mouvantes qui ont touché quelque chose de l’ordre de la grâce.

Ce sont des tubes en puissance, Clash Fuzz, Frelon, Bing Bang, Duck Tape. Tous réunis sur la plage Une de ce double album, séquence intitulée Back Beat . Suivent les parties non moins grandioses baptisées Pop & Fast , French Collision et Acid & Sweat. Qu’on y reconnaisse maintes figures tutélaires, mixture disco posée sur le son poisseux du R’nB, qu’on y entende le cousinage des Stranglers, de Jefferson Airplane, de Suicide et des Talking Heads, voire l’un ou l’autre auteur francophone d’aujourd’hui tel que Florent Marchet? L’auditeur aura bien raison! «On est des éponges. On écoute un groupe un soir, puis on se rappelle quelques codes de cette musique, qu’on se réapproprie. Ce serait abusif de dire que l’on compose. Raison pour laquelle nous n’avons pas peur de faire des reprises. Et ça n’empêche pas de tenter des choses nouvelles. Les inspirations sont tellement vastes, que ce soit dans le répertoire ancien ou actuel! Mais au final, ça reste nous. L’identité du son, c’est Duck Duck Grey Duck. C’est là notre cohérence. Nous nous envisageons comme des artisans plutôt que des artistes. Comme le cordonnier qui ajoute sa petite touche sur une chaussure en cuir. Et si l’on peut se dire artiste tout de même, c’est parce qu’on avance tête baissée dans notre passion.»

Après un premier disque pondu dans la vitesse, Here Come... en 2015, le suivant a pris son temps, réalisé entre les tournées qui ont suivi, lors de sessions d’enregistrement éparses. Autant d’occasions pour donner corps à ces dizaines d’idées nées en concert. «Traffic Jam raconte deux années de notre vie, résume Nelson. On a traversé tellement d’univers musicaux, joué pour tant de projets différents que ça donne cela.» Traffic Jam, l’«embouteillage», pour évoquer ces trois têtes «envahies de beaucoup trop de sons»: «Être musicien, aujourd’hui, c’est se situer au centre d’une tornade.»

On retiendra, parmi les nouveautés sonores, l’apport des claviers. Blues, pop, disco, kraut, que sais-je encore, ces éléments sont pour partie signés Joe Baamil, du groupe genevois Pilot on Mars. Au ratio, pourtant, les claviers sont moins nombreux que sur le précédent album. Mais plus distincts. «Le studio est un outil formidable qui permet des arrangements infinis, s’enthousiasme le trio. La seule limite, c’est le temps et l’argent.»

Musique pour danser

D’un travail particulièrement poussé résulte un album d’une richesse ébouriffante, marqué par un son puissant et ample. «Nous avons trouvé une alchimie», constatent les musiciens. Deux accords à la guitare, batterie et basse qui suivent: ça fonctionne, c’est ainsi. Et allez comprendre comment. «On a d’abord voulu laisser beaucoup d’espace pour ensuite y ajouter d’autres éléments. Mais jamais on ne s’est perdu. C’est la force de ce trio.» Le studio, racontent nos trois fines lames, constitue l’univers dans lequel ils se sentent le mieux. Impénitents Duck Duck, qui repartent déjà enregistrer la suite. «Cette fois, ce sera du live. On a envie de retrouver l’énergie de la création spontanée.» Il faut à présent parler des voix. Sur Traffic Jam, les trois musiciens chantent à tour de rôle. Et cela s’entend. Le panel de couleurs s’élargit, voix de tête ou timbre grave. Ça donne Face of Love notamment, chanson presque comique, avec son chant suraigu. Signé Pierre-Henri. «On a beau avoir notre expérience, on aime ne pas se prendre au sérieux.» Et ça dit quoi, les textes? «On parle un petit peu de nos vies, de l’amour, forcément.» Quitte à changer heart, le cœur, en earth, la terre, pour obtenir un Earth Collision, «collision des planètes» des plus enlevées.

Enfin, on apprécie la pochette: une photographie de la promenade sur la plage de Copacabana, à Rio. Graphisme signé Dunja Stanic. L’image n’est pas fortuite, qui indique l’intention première: pour un peu, les Duck Duck allaient faire dans les rythmes brésiliens. Mais s’il reste de ce projet «quelques traces» ici et là, Traffic Jam est une invitation à la danse. La danse des trois canards, où la frénésie des corps répond à une musique qui vous embrasse goulûment.

«Traffic Jam» Duck Duck Grey Duck (A Tree In A Field Records/Irascible)

Créé: 27.01.2018, 17h04

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