Dans les pas d’Émilie Zoé, pas effrayée par Paléo

FestivalÉtoile montante de la chanson rock, la Lausannoise a dompté l’Asse sous toutes les coutures.

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Ses yeux grands ouverts pourraient faire croire à de l’étonnement, mais plus grand-chose n’étonne Émilie Zoé. Même pas Paléo. Sur la scène d’un Club Tent encore vide mais déjà écrasé de chaleur, elle a déposé ses trois guitares, ses deux amplis et, au centre de ce cercle improvisé, un petit bout de papier sur lequel elle griffonne en tailleur les morceaux qui seront joués deux heures plus tard. Elle se marre avec les techniciens du lieu, peaufine l’équilibre sonore avec son batteur et complice Nicolas Pittet, flatte de la main sa Fender au bois épluché. «Je l’appelle Prune, parce qu’elle est prune.» La suite prouvera que oui. Mais pour l’heure la chanteuse lausannoise savoure simplement sa chance – et un peu sa fierté – de jouer sous son propre nom au festival qu’elle visita en choriste (avec Félicien Lia et Anna Aaron) et qu’elle découvrit, gamine, avec ses parents. «Il paraît que je groovais dans mon porte-bébé devant MC Solaar.»

Émilie Zoé a grandi. À 28 ans, elle vit en musicienne depuis une dizaine d’années, dans une économie de la débrouille et des petits boulots. Les choses ont changé en automne dernier: dans la foulée de «The Very Start», son deuxième disque, remarquable et remarqué, elle a été approchée par la boîte de production romande TAKK. Du lourd à l’international (Muse, Amy McDonald, Queen Of The Stone Age) et du vendeur en Suisse (Bastian Baker). À la clé, la chanteuse aura joué 90 concerts à la fin 2019, dont des dates en France, en Angleterre et en Allemagne. Paléo valide en quelque sorte ce beau parcours, mais Émilie Zoé ne l’envisage pas de prime abord sous cet angle. «Tout à l’heure, j’aurai mes amis et ma famille dans le public. En cela surtout, ce concert sera spécial.»

Matos dans le coffre

Sur le terrain, le flegme relatif doit beaucoup à la canicule. Débarquée sur le site à midi, la petite troupe autour d’Émilie attend que ça se passe, comme toujours en tournée. Il y a là Aurélia Jaquier, de TAKK, Jonathan Nido, du label Hummus, l’ingénieur du son Vincent Sudan, la tour manager Constance Von Braun. Pas encore de tour bus ni d’armée de roadies: l’équipe est venue en voiture, avec le matériel dans les coffres — l’avantage des musiciens jouant en duo. Tout est déjà sur place. La veille, Émilie a tenu un showcase dans la vaste zone pro du Paléo. «Le festival est important pour faire des contacts, explique Aurélia Jaquier. De nombreux festivals étrangers et des boîtes de tourneurs sont invités. Jouer au Paléo, c’est une carte de visite essentielle pour un artiste romand en développement.»

Les loges du Club Tent sont bricolées le long de l’Asse, pourtant la rivière n’offre que peu de fraîcheur supplémentaire. Dans une organisation parfaitement réglée, l’ambiance reste bohème et décontractée grâce à l’énergie de 4900 bénévoles. Sous la tente réservée à la restauration des artistes, c’est même l’étuve. En attendant les filets de perche, chacun mate discrètement si de plus gros poissons sont assis aux tables, et pourquoi pas des musiciens de The Cure, tête d’affiche de la soirée. «Ce serait top de croiser Robert Plant», lâche Émilie avant de se rappeler que Led Zeppelin n’est pas au menu et que c’est Robert Smith qu’elle croisera peut-être. L’un ou l’autre, finalement…

À 16h30, les portes sont ouvertes depuis une heure, mais le public pénètre lentement sur le terrain accablé de soleil. Sous le Club Tent, la chaleur est insupportable, l’humidité perle sur chaque corps. Il n’y aura pas les 2000 spectateurs que peut contenir le lieu, mais deux bons tiers de salle – qui ne se videra pas, au contraire. Après une accolade en coulisses, Émilie et Nicolas prennent d’assaut la scène, jouant sur le fil d’une communion admirable et d’une intensité folle. Le regard de la chanteuse semble fixer chacun, sa voix flatte et attaque, son jeu de guitare passe du délicat au furieux. Durant une heure, le duo livre une prestation sans temps mort, entre rock brûlant et chanson hypnotique. Le public en réclame encore: les deux y retournent pour un morceau. Une fois les armes déposées, tandis que la tente se vide, la chanteuse pénétrera une dernière fois sur scène, sans micro, pour remercier le public de l’avoir écoutée.

Mais déjà on l’attend sur les hauteurs de l’Asse, pour un concert sauvage. Quatre chansons expédiées en solo, frappées d’une même intensité avant de pouvoir, enfin, profiter du reste de son festival, en famille et entre amis. Mais sans Robert Smith, qu’elle ne croisera pas et qu’elle ne verra même pas sur scène. Le corbeau de The Cure jouait beaucoup trop tard (lire en encadré) pour la journée très bien remplie d’Émilie Zoé.

Créé: 26.07.2019, 22h08

The Cure intègre jusqu'au bout

Les fans de The Cure ont des joies simples. Un carillon, quelques nappes de synthétiseur pleuvant sur l’Asse au même tempo lent que l’averse, un Robert Smith merveilleusement empoté découvrant le public comme un cuisinier étoilé soulèverait le couvercle de ses casseroles, tout étonné qu’elles soient pleines. Les fans de The Cure ont des joies simples, et ça tombe bien parce que «Plainsong», qui frappe ciel et terre jeudi à 23h30, est l’hymne le plus simple, désarmant et symbolique du groupe, celui qui ouvre son album de 1989, «Disintegration», à la fête ce soir. Une façon de poser le cadre: ce quatrième concert de The Cure au Paléo (après 1985, 2002 et 2012) sera apaisé, sombre mais pas glauque, puisant dans le répertoire de la fin des années 1980 et de son romantisme emphatique au spectre sonore aussi large que la chemise de Robert Smith, 60 ans et tous ses cheveux (en friche).

Si Robert offre ce qu’il sait donner en sourires, les autres musiciens se marrent. Simon Gallup galope comme un gosse, basse sur les chevilles qui laboure la plaine, mis en vedette dans les enceintes de la Grande Scène. Il marque de sa pulsation ces chansons extraites du chef-d’œuvre de Robert Smith, avant la mise à la retraite précoce de son inspiration. Depuis, The Cure rejoue avec talent son génie passé, rendant plus ensorceleuse, car désormais «réelle», la nostalgie dont le groupe faisait un sujet artistique.

Que pense de The Cure le public de Lomepal, qui cartonna sur cette même scène deux heures plus tôt? Le saut générationnel était puissant, jeudi, entre les ados chantant les ritournelles du Français et les quadras et plus reprenant les mélopées de «Just Like Heaven». Mais la communion était la même. Restera-t-il, dans trente ans, entre Lomepal et son public, cette ferveur intacte? Celle que motive The Cure, en tout cas, est assez unique. Elle rend plus floue les contours de la critique: Robert Smith fait son Robert Smith. Ce concert aurait pu intervenir n’importe quand depuis 1989: la voix n’a pas varié, ses effets de guitare sont les mêmes. Tant pis, tant mieux. On ne demande pas à The Cure de changer, ni même d’étonner. Juste de perpétuer sa légende, comme un vaisseau fantôme sur la mer des souvenirs, apparaissant régulièrement lors de nuits évidemment pluvieuses.

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