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Diego Innocenzi, l'homme qui veillait sur les orgues

Le musicien et pédagogue contourne le virus en prenant soin de tuyaux esseulés

Diego Innocenzi face aux claviers et aux registres des orgues du Victoria Hall.
Diego Innocenzi face aux claviers et aux registres des orgues du Victoria Hall.
LAURENT GUIRAUD

Lorsqu’il évoque l’instrument auquel il dédie sa vie, avec ses tuyaux imposants, ses claviers empilés les uns sur les autres, ses dizaines de pédales et registres, on croirait avoir affaire à un pneumologue. Ce qui, par temps de Covid-19, met en relief, il faut bien le reconnaître, une coïncidence aux tonalités un rien stridentes. Et néanmoins, s’il y a un souci qui occupe ces jours-ci l’esprit de Diego Innocenzi, c’est précisément de prendre soin des instruments dont il a la charge. À savoir les grandes orgues du Victoria Hall, où il occupe le poste de titulaire depuis 2010, et ceux de l’église Saint-Gervais, où il siège depuis 2006. Prendre soin? Oui, aujourd’hui plus que jamais, alors que la paralysie musicale s’est étendue dans tous les domaines au rythme de la propagation de la pandémie.

Confinement et solitude

Plus concrètement, et c’est ce que nous rappelle le musicien par écrans d’ordinateur interposés, l’absence d’activités peut se révéler absolument néfaste pour ces grands engins à musique, qui sont certes imposants mais aussi d’une extrême fragilité. «Il faut en tout temps parvenir à les faire chanter. Les soufflets en cuir doivent garder leurs souplesses et l’air doit continuer de passer par les tuyaux. Ces gestes doivent être répétés une fois dans une semaine, car un instrument qui n’est pas joué depuis un certain temps présente un souffle asthmatique et un son qui n’est franc du tout.»

Les attentions dont il faut faire preuve exposent chaque organiste à une sorte de confinement répété et temporaire, à une solitude qui était là bien avant le virus et qui le sera toujours après. Diego Innocenzi l’a appris au fil des ans, après avoir quitté en 1995 San Isidro, ville de la province de Buenos Aires, pour s’établir à Genève.

Les études, puis la carrière d’interprète l’ont confronté à un étonnant rituel, qui n’a pas de témoins ou presque. «Plusieurs fois par semaine, je joue tout seul, je fais vibrer l’orgue dans des salles ou des églises vides. C’est une expérience enivrante par temps normaux, qui permet de se lâcher entièrement. Ces dernières semaines cependant, cette dimension libératrice a presque disparu. L’autre jour, par exemple, une fois assis face aux claviers du Victoria Hall, je me suis senti envahi par l’anxiété et les inquiétudes qui nous touchent tous. Impossible donc de faire comme d’habitude. Alors, j’ai joué doucement, avec beaucoup de discrétion une pièce de Bach.»

Les consolations de l’organiste, si jamais il fallait en trouver, se nichent ailleurs ces temps-ci, dans les intenses activités pédagogiques qui l’occupent. Le musicien enseigne depuis 2013 au Conservatoire de Musique de Genève (CMG), où ses cours font un tabac: «J’ai débuté avec six élèves, aujourd’hui, ils sont 19 et ils ont entre 7 et 21ans», s’enorgueillit le prof. Mais avec la propagation du Covid-19, tout un monde s’est écroulé là aussi, ce qui a nécessité de revoir toutes les activités scolaires en faisant preuve d’inventivité.

Susciter des envies

L’orgue étant autrement plus encombrant qu’un violon ou une flûte traversière, il a fallu réfléchir à la façon de cadrer et de diffuser en direct les leçons par vidéo. «J’ai trouvé comment placer mon ordinateur de manière à montrer l’essentiel, note Diego Innocenzi. De toute façon, avec cette nouvelle configuration, il n’est plus question d’aller aussi loin que le permettait le contact direct. De mon côté, je me contente de transmettre une énergie et de susciter des envies. Du coup, depuis leurs maisons, avec leurs orgues électriques ou leurs pianos, les élèves sont davantage résponsabilisés.»

L’expérience par écrans interposés, qu’on pourrait croire aride, se révèle jour après jour d’une richesse insoupçonnée. «J’ai senti, surtout auprès des élèves les plus jeunes, un réel besoin de contact et de partage. Un enfant de 7ans qui veut vous parler et qui se rapproche trop de la caméra comme pour être à vos côtés, cela vous touche profondément. Toutes ces leçons me disent que je n’avais jamais mesuré combien j’ai besoin de revoir mes élèves.»

Au fond, le veilleur des grandes orgues rejoint une intuition désormais collective: lorsque nous seront tous sortis de cette mauvais passe, les liens qui nous uniront ne seront peut-être plus ceux que nous avons connus jusque-là.

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