Dernière ligne avant fin du monde

FestivalMontreux reçoit ce soir la génération désenchantée d’un genre de la marge. Lourd, dopé, glauque… radical. Ou comment le cloud rap a rendu le hip-hop à nouveau malpropre et dangereux

L’Anglais Scarlxrd a l’apathie colérique. Fan de rap comme de metal, il orchestre la collision des deux mondes.

L’Anglais Scarlxrd a l’apathie colérique. Fan de rap comme de metal, il orchestre la collision des deux mondes.

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Leur visage est griffé de tatouages comme des mots griffonnés au stylo sur une feuille. «Mort», «gris», «coupé» ou plus graphiquement une larme, une cicatrice ourlée de sang ou un cercle de l’anarchie tamponné à même la joue. Ils ne sourient pas mais ricanent, et ces grimaces laissent entrevoir l’éclat sale de mâchoires couleur or. Teints, décolorés, en pagaille ou en dread-locks, leurs cheveux sont le cauchemar des coiffeurs. Avant même que la musique de $uicideboy$, Night Lovell ou Scarlxrd ne le confirme, l’œil seul en témoigne: il reste quelque chose de pourri au royaume du rap.

À trop saluer ou regretter le récent assujettissement des «rappeurs 2.0» aux codes bienséants de la pop anglo-saxonne ou de la chanson francophone, on avait oublié de quel tapage le hip-hop fut capable, à la fin des années 80, quand la banlieue fondait sur le bastion bien ordonné du divertissement culturel. Dernier genre en date à avoir insufflé une authentique dose de subversion dans l’industrie musicale – de la critique sociale de Public Enemy à l’apologie des codes gangster de Tupac voire à la personnalité de white trash sans filtre d’Eminem – le hip-hop demeure un terrain d’expression pour une frange radicale de ses zélotes, dont le Lab montreusien accueille mercredi trois exemplaires parmi les plus véhéments.

Pour tenter de situer ces nouveaux venus, de nouvelles catégories sont apparues depuis une dizaine d’années. «Cloud rap», «horror rap», «rapcore», autant de termes enserrant un style dont les fondamentaux se résument en un seul credo répété à l’envi: «Don’t give a fuck». «Rien à foutre» en version française. Ni de l’industrie («I don’t give a fuck about contracts», avertit Scarlxrd dans son morceau «Head Gxne», au clip vu près de 5 millions de fois depuis février), ni de la société, ni même de soi, dont la destruction par la dope est une option assumée. «I snort me a fat line, never gave a fuck», fanfaronne Scrim, l’un des $uicideboy$, dans «For the Last Time».

Ce rap de fin du monde n’a pour horizon revendiqué qu’un désenchantement personnel alimenté par un imaginaire glauque et entretenu au Xanax, à la Codéine et à tout autre sirop favorisant l’oubli. Certains en abusent et meurent jeunes: on a retrouvé pas moins de six substances opiacées dans le corps sans vie de Lil Peep, 21 ans. Comme des milliers de ses compatriotes, Mac Miller, 26 ans, avait abusé de Fentanyl quand il passa l’arme à gauche en septembre dernier. Pas moins accro aux antidépresseurs, XXXTentacion a choisi la voie old school pour tomber sous les balles d’un tireur, deux mois plus tôt, à l’âge de 20 ans.

«Vis rapidement, meurs jeune», clamait l’adage punk – en fait, le nom de la boutique de Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols, en 1976. Lesquels avaient choisi pour titre de leur unique album «Nevermind the Bollocks», «on s’en bat les couilles» dans la langue de Depardieu, soit un manifeste assez proche des adeptes du cloud rap. Sur scène lors de sa tournée américaine, le bassiste Sid Vicious, martyr punk et figure moderne de l’autodestruction, avait barré son torse nu d’un «Fais moi un fix» désespéré. Scrim, lui, se réjouit «d’être assez défoncé». Mais alors que le «No future» des Pistols ne concerna in fine que leur paradoxale rébellion au cœur de la pop (le disque fut No 1 au hit-parade anglais) et épargna la plupart de ses acteurs, le désespoir bravache des rappeurs sous calmants accumule ses morts. Et leurs chansons restent peu ou prou dans les marges, atteignant tout de même via les réseaux sociaux une masse de fans qui se compte en millions.

Basses de combat

La comparaison avec le nihilisme punk se nourrit aussi des influences musicales affichées. Le son de Scarlxrd est lourd, agressif, aussi puissamment anxiogène que certains groupes de doom metal qu’il cite en références. L’hégémonie de l’effet autotune est ici largement boudée; le tempo énergique de la trap peu apprécié: il n’y a rien de clinquant, encore moins de dansant dans l’univers brumeux des $uicideboy$, qui démarrèrent leur carrière dans quelque obscure formation punk de La Nouvelle-Orléans et viennent de publier un EP avec le batteur Travis Barker (Blink-182). Les basses vrillent les corps et rendent plus incisif encore un rap déclamé en atonie menaçante.

De fait, ces rappeurs remettent sur l’enclume les liens anciens entre hip-hop et metal, dont les nineties avaient porté loin les poses viriles et les sons guerriers: Onyx, Body Count, Biohazard, Downset, Insane Clown Posse, etc. Mais au poing tendu (même dans le vide) du siècle dernier, le rap radical préfère la tête dans les mains, surjouant les effets d’une dépression systématique, entretenue, reflet d’une société occidentale sous perfusion médicamenteuse. Le constat est moche, son avatar artistique pas plus beau. Mais finalement, les Rolling Stones avaient chanté les joies du Valium en 1966, la fameuse «petite pilule jaune de maman» («Mother’s Little Helper»). Et Mike Jagger est toujours en vie.


Montreux, Centre de Congrès Ce soir me 10 juillet, Lab (20 h). Et aussi Anita Baker (Strav) et Vincent Peirani (Club) www.montreuxjazzfestival.com

Créé: 09.07.2019, 18h54

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