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Le dernier paradis de Christophe

Le chanteur d’«Aline» et des «Mots bleus» est décédé à l’âge de 74 ans. Retour sur un parcours riche d’au moins deux vies artistiques.

Christophe chez lui à Paris, le 24 mars 2016.
Christophe chez lui à Paris, le 24 mars 2016.
Richard Schroeder/Paris Match

Lorsqu’il voulait faire part de ses pensées, faire la promotion de son œuvre, il avait pour coutume d’inviter les journalistes à se rendre chez lui tard dans la soirée. Christophe était un oiseau de nuit. Ça se passait à Montparnasse, dans un appartement parisien devenu légendaire, saturé d’objets de toutes sortes, instruments de musique, jukebox, photos, tableaux, disques et petites autos – l’homme, depuis qu’il était en âge de conduire, n’a cessé d’apprécier les belles et puissantes voitures, jusqu’à en perdre son permis. Christophe était un oiseau rare, «libre de tout», disait-il. Libre d’enfiler les tenues les plus kitsch, ringardes même. Libre de chanter des bluettes parmi les plus mielleuses, mais les plus frissonnantes aussi – comme si tel était le prix pour atteindre le summum de l’émotion.

Quant aux admirateurs – et ils restent nombreux un demi-siècle après le début de sa carrière – l’occasion d’une tournée pouvait offrir un regard de très près. C’était en 2015 encore, à Genève. Au terme d’un concert-fleuve – deux heures et demie seul à ses claviers, le temps suspendu au cœur du Victoria Hall, où Voix de Fête l’avait invité en grande vedette hors catégorie – le public, lessivé par cette longue plainte, s’en était allé l’âme étrangement peinée, tout à la fois ravie, et si émue au final. Tandis qu’une poignée de résistants filait sur le flanc du bâtiment, pour tenter de rejoindre les coulisses. Christophe, assis devant le miroir de sa loge, cette moustache qu’on ne raconte plus, ce regard voilé par les verres fumés de ses lunettes, la crinière blanc-gris et la stature tel un bois sec, accueillait là ses ouailles. Beaucoup de femmes, de son âge surtout, lui portant un bouquet de fleurs, un éloge. Et lui, attentif, qui leur répond d’un bon mot. Ce qui flottait tout autour de cette scène presque anachronique, évoquant une époque lointaine quand des chanteurs signaient encore des autographes, c’était cela: une tendresse discrète, voire secrète, partagée par Christophe et ceux qui l’écoutaient.

Des yé-yé au dandy

Né le 13 octobre 1945 dans l’Essonne, Daniel Bevilacqua de son vrai nom est décédé jeudi 16 avril 2020. On le disait atteint du Covid-19. Christophe aux soins intensifs. «Insuffisance respiratoire», indiquait l’entourage il y a trois semaines. Trois semaines, c’est le temps que le chanteur aura passé à l’hôpital, d’abord à Paris, avant d’être transféré à Brest. C’est Véronique Bevilacqua, la mère de sa fille Lucie, sa femme dont il est séparé depuis vingt ans, sans avoir divorcé («parce que la justice est un truc complètement foireux»), qui donnera finalement les raisons de son décès: emphysème, la maladie du fumeur, les alvéoles pulmonaires détruites. Coupé le souffle, étouffés les mots bleus.

Catalogué «yé-yé» à ses débuts, sans en devenir la grande vedette qu’était son compère Johnny Hallyday – parmi ses très nombreux amis – Christophe avait débuté dans les pizzerias du sud de la France, avant d’obtenir son premier contrat et livrer un premier, et phénoménal, tube, «Aline», en 1965. Propulsé au sommet, le chanteur dépense – appartement, voitures de luxe – et compense – «À force de fumer, je n’étais plus capable d’écrire». Il se reprendra, fera de l’exercice. Pour revenir dans ses habits neufs, ceux qui l’accompagneront jusqu’à la fin de sa vie. Reconverti en dandy, Christophe s’allie à Jean-Michel Jarre, œuvrant alors comme parolier, et chante «Les paradis perdus» en 1973, suivit par «Les mots bleus», immense succès en 1974. Florissantes années 1970, marquée encore par «La dolce vita» (1977) et «Le beau bizarre» (1978). Christophe l’autodidacte, «ni musicien ni chanteur», était, déjà à l’époque, un as des studios, un pionnier de la stéréo sur les terres françaises.

Voix haut perchée

Tout hexagonal qu’il apparaît dans ses succès, cependant, Christophe reste le plus italien des chanteurs français. Pas tant en raison de ses ascendants – les parents Bevilacqua ont émigré du Frioul – que pour son attitude, latin romantique, crooner un peu loubard, un peu toc. Mais plus encore pour sa musique, pop mélancolique à forte teneur mélodique, si proche du répertoire transalpin de ces mêmes années. «Rejoue-moi ce vieux mélodrame, tu sais, celui qui tire les larmes», dit la chanson «Daisy». Pour enchaîner: «Tu allais toujours bien trop loin comme ces vieux acteurs italiens.»

On se demandera toujours comment un type avec une voix aussi haut perchée a su passer le cap du jeune premier imberbe, criant «Aline, pour qu’elle revienne». La moustache, l’allure n’y est pas pour rien. Après les yé-yé, les années 70 ont vu un autre public s’attacher au chanteur. Qui s’est composé au fil des années un personnage de solitaire descendu de la lune.

«Tous ceux qui me manquent»

Seul d’abord, mais toujours en quête de rencontres musicales, chez lui, entouré de ses instruments, c’est encore ce qui définira les décennies suivantes. Jusqu’à cet ultime album original, le quinzième, «Vestiges du Chaos», en 2016. À la suite de quoi paraîtront encore deux recueils de ses reprises, «Christophe Etc.», série de duos avec le who’s who de la variété actuelle, Katerine, Camille, Julien Doré, Étienne Daho, Obispo… Une réussite, ces duos, comme rarement parmi les «hommages» très convenus au pinacle de la scène française. Encore une marque de l’anticonformisme de Christophe, qui un jour était allé chercher Alan Vega, le frelon des précurseurs punks Suicide, disparu en 2016.

Ce soir-là, à la fin du concert, au fil de sa longue prestation, Christophe avait lâché quelques blagues – «Ma guitare? Fabriquée au Japon, offerte par Lana Del Rey.» Puis, cette fois comme recueilli, mais toujours avec ce timbre légèrement tremblant, et ce phrasé sur le fil, sur le point de trébucher, il reprenait une chanson qui lui va si bien, «La non-demande en mariage», avant de conclure, triste: «Brassens, comme Bashung, comme Lou Reed, comme Daniel Darc: tous ceux qui me manquent…»

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