Chris, son brillant manifeste, en attendant son chef-d'oeuvre musical

CritiquePromesse d’une icône queer mondialisée, l’ex-Christine and the Queens défend ses choix avec vigueur. Musicalement, cependant, le génie se repose…

Héloïse Letissier, alias Christine and the Queens, opte aujourd’hui pour la signature Chris, prénom unisexe. Son image évolue également, tombant le costume strict, l’allure filiforme, pour adopter un look plus masculin.

Héloïse Letissier, alias Christine and the Queens, opte aujourd’hui pour la signature Chris, prénom unisexe. Son image évolue également, tombant le costume strict, l’allure filiforme, pour adopter un look plus masculin. Image: Jamie Morgan

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Elle provoque et irrite, suscite controverses et critiques. Elle séduit, elle convainc. C’est sa force. Tandis que ses détracteurs se lassent, l’admiration devient internationale. Dans le monde blanc, chez les francophones, chez les anglophones aussi, de la France aux États-Unis, Chris est à la une. L’ex-Christine and the Queens, ainsi simplifié(e) par le prénom unisexe (assez prophétique par ailleurs), sort un deuxième album, titré «Chris». C’est un événement incontestable.

La voici queer, pansexuelle, fille ou garçon au choix, ou ce qu’elle veut d’autre. La voici «puissante», «phallique» – ce sont ses propres termes –, indépendante, déterminée, autoritaire, fonceuse. Néanmoins amoureuse, pleine de désir pour le genre humain, le seul qui ne vaille pas qu’on le jette aux oubliettes. Chris a fait un manifeste. Pour le droit de choisir son identité, sa sexualité. Manifeste féministe également. Parfaitement dans l’air du temps. Cet «air» si fragile qu’un hashtag accélère, que le repli identitaire menace. Queer est à la mode? Si c’est le cas, tant mieux. Car le queer avant tout exprime les revendications d’égalité de traitement d’une minorité largement dépréciée par nos sociétés adossées aux vieux restes du patriarcat.

Une image forte

Tout cela, Chris ne le dit jamais aussi bien qu’en interview. C’était, en mai dernier, ce long entretien pour «Le Monde». Puis cet été dans à peu près tout ce que compte de quotidien l’espace compris entre la Moselle et l’Hudson River. Où l’on entend Chris l’éveillée évoquer sa mue, ce pas de plus vers l’avant. Libérée, délivrée du joug paternaliste, des normes hétéros, de la dualité des genres. Le large écho médiatique dont bénéficie la chanteuse est une aubaine pour faire avancer les mentalités.

Autre domaine dans lequel Chris excelle, l’image. On garde dans le fond de l’œil l’érotisme musclé du clip «5 dollars» – une série de pompes après la baise, la douche et c’est reparti pour un coup de cravache dans les clubs de la cité. Le costume strict d’hier, cette maigreur fascinante exacerbée par les caméras, le ballet étrange de ses doigts sans fin, tout cela a disparu. Regard dans le vent, mâchoire serrée, sourire en coin, aujourd’hui Chris opte pour la coupe de garçonne, pose en tenue de camionneuse glamour, porte une chemise en vrac de torero lunaire.

Vidéos, photos, pochette d’album: c’est l’autre grand mérite de Chris que d’avoir décidé seule, sans en déléguer une miette, ce à quoi doit ressembler son univers, son personnage, qu’il s’agisse d’image ou de production musicale. En soi, c’est une revanche pour les femmes dans le monde de la musique, milieu particulièrement inégalitaire. On a les déclarations, on a les images, éléments prioritaires dans la construction de la Chris nouvelle. Vu ainsi, la musique vient, à tout point de vue, en second. Au contraire, il y a quatre ans, c’est par la musique que l’on découvrait Christine and the Queens. Puis vinrent les explications, les révélations d’une jeunesse troublée, d’une rencontre avec les drag-queens londoniennes. En 2018, Chris démarche dans l’autre sens. Que le discours l’emporte sur le contenu, pourquoi pas. Sauf que le contenu, finalement dévoilé, s’avère assez pauvre.

Une musique plus faible

En 2018, Chris sert un produit musical particulièrement lissé. Quatre ans après la sortie de «Chaleur humaine», dont les titres «Saint Claude» et «Christine» atteignaient un climax inégalé, l’album «Chris» ne livre que très peu de marchandise pour faire frissonner l’auditeur. Chris s’est nourrie de G funk, a écouté «The Velvet Rope» de Janet Jackson. Las. Si «Follarse» joue des basses synthétiques, «Damn, dis-moi» d’une sensualité dynamique et «L’étranger» des breakbeats hip-hop, la comparaison ne tient pas avec le modèle. Janet mettait le groove en feu. Chris ne fait que l’effleurer.

Est-ce raté pour autant? «Chris», outre sa poésie impressionniste, assez évocatrice (trop floue en revanche pour soutenir un discours politique), garde dans l’ensemble une tenue plutôt charmante. Agréable à l’écoute, dansant si l’on insiste, lancinant sur les bords – mention pour le doux refrain d’«Yeux mouillés». «Chris», cependant, n’est pas à la hauteur de son prédécesseur. Comme si la musique était devenue la bande-son d’un film: l’histoire exemplaire d’Héloïse Letissier, militante queer. Pour le chef-d’œuvre musical, il faudra attendre.

«Chris» Christine and the Queens, Because/Universal. En concert à l’Arena, Genève, ma 11 décembre. Infos: opus-one.ch

Créé: 21.09.2018, 17h51

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