Il cherche et trouve les clés de l'harmonie dans les dissonances

PortraitLe musicien et musicologue valaisan Vincent Arlettaz se démultiplie pour défendre une vision exigeante, humaniste et régénératrice de son art.

Vincent Arlettaz, à la Haute Ecole de Musique de Lausanne. Sa devise est puisée chez Sénèque: <i>Fit concentus ex dissonis</i>, «De sons divers naît une harmonie.»

Vincent Arlettaz, à la Haute Ecole de Musique de Lausanne. Sa devise est puisée chez Sénèque: Fit concentus ex dissonis, «De sons divers naît une harmonie.» Image: Patrick Martin

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Début décembre 2017: deux jours après l’annonce de la fermeture de la Haute École de musique de Neuchâtel, Vincent Arlettaz fourbissait déjà sur le site de la Revue Musicale de Suisse Romande, dont il est rédacteur en chef, un réquisitoire détaillé pour contrer cette décision précipitée, «qui peut créer un précédent et fragiliser la musique classique dans l’ensemble de notre pays». Avec cette interrogation à la clé: «Si un pays aussi riche que la Suisse ne peut plus se payer une formation musicale professionnelle, qui le pourra?»

Lui-même enseignant dans cette école, il lançait ainsi le mouvement de résistance mené principalement par les étudiants contre la décision brutale du Conseil d’État neuchâtelois, laquelle n’a pas encore été formellement mise à exécution. «Après avoir encaissé le coup, l’énergie déployée par tous a été géniale», reconnaît le professeur. L’écho mondial de la pétition, soutenu par les plus grands solistes de la planète, a surpris le milieu musical romand, Vincent Arlettaz compris: «Quelle que soit l’issue de ce combat, il y a des motifs d’espérer. Cette expérience de mobilisation sera utile pour les étudiants; ils en auront certainement besoin dans leur carrière…»

Cela dit, cet épisode, mais aussi les turbulences récentes de la HEMU Vaud-Valais-Fribourg, où il enseigne également, rendent Vincent Arlettaz amer pour une autre raison: «Dans la presse, quand la musique classique fait la une, c’est toujours pour montrer que ça va mal, que ça coûte trop cher ou que les musiciens se déchirent. On montre de nous une image de profiteurs et de gens qui se tapent dessus, alors que nous faisons l’une des rares choses qui soient liées à l’harmonie.» Par ce credo existentiel, il y a, chez le Valaisan, l’affirmation d’une forme de résistance du musicien, puisque ses valeurs se positionnent à l’inverse de celles de l’argent, de la rentabilité et de la vitesse effrénée qui nous obnubilent quotidiennement. Mais plus profondément, chez lui, la quête de l’harmonie a déterminé son parcours de vie. «Toutes mes recherches tournent autour de cette question: comment est-ce qu’on fait de l’harmonie? Comment des musiciens jouant chacun leur partie trouvent un terrain d’entente pour qu’elles se complètent, s’enrichissent et avancent ensemble? Le conflit existe toujours. Il faut le canaliser. Tout est dans le traitement de la dissonance, à utiliser au bon moment.»

Grâce aux échecs

Vincent Arlettaz se souvient qu’à l’adolescence, Charles Partos, un professeur au Cycle d’orientation à Martigny, le fit hésiter entre échecs et musique. «Ce chimiste roumain, maître international d’échecs, donnait un cours à option. Fasciné par le côté esthétique des échecs, je leur ai donné la priorité pendant quelques mois.» Il y renonce cependant, gêné qu’une partie se termine toujours par une mise à mort. «Grâce aux échecs, j’ai compris qu’en musique il n’y a ni vainqueur ni vaincu. Chacun concourt à rendre les choses plus faciles et harmonieuses.» Cette quête l’a même poussé à abandonner sa formation de hautboïste pour se consacrer à la recherche auprès du musicologue Serge Gut à Paris, notamment sur des questions pointues de théorie harmonique entre le Moyen Âge et la Renaissance.

Cette attirance pour le répertoire très ancien, force est de constater qu’elle sied bien à ce grand échalas à l’âge indéfinissable, au crâne lisse et à la belle voix de baryton. Mais elle intriguait même ses proches, comme sa sœur Sylvie, elle aussi chanteuse, davantage portée sur le métissage interculturel et les musiques du monde (ensemble, ils assurent la programmation panachée des Jeunesses Musicales de Martigny). «À la maison, nous étions nourris de musique classique, mais Vincent écoutait à longueur de nuit des polyphonies médiévales; il bidouillait du Ockeghem en enregistrant lui-même toutes les voix à la flûte. J’admire ces gens qui donnent leur vie au savoir et creusent des sujets, au lieu de toujours répéter les mêmes choses. C’est un érudit humaniste, avec un côté créatif et ultrasensible.» D’ailleurs, Sylvie repère une flamme commune à la fratrie Arlettaz dans cette capacité à faire ce que chacun rêve vraiment: elle dans la création musicale et picturale, sa sœur enseignante autour de la littérature africaine, son frère aîné pour la protection des espèces sauvages (Raphaël Arlettaz, grand spécialiste du loup).

S’il est parfois difficile d’embrasser les champs d’action de cet indépendant fier de sa liberté, la Chapelle des Ducs de Savoie est certainement son jardin secret. Vincent a fondé l’ensemble vocal spécialisé dans le début de la Renaissance après un antécédent éphémère à Paris: «C’était au départ une tentative pour mettre en pratique le résultat de mes recherches, et j’ai fait la connaissance du contre-ténor Christophe Carré. Avec lui comme voix aiguë et moi comme basse, nous formons le noyau des Ducs.» Christophe Carré aime défendre cette «musique hors du temps, mais moderne avant l’heure par ses dissonances». Il aime aussi, une fois l’an, les répétitions dans la maison familiale de Fully, accueilli chaleureusement par la maman de Vincent. «Nous l’appelons notre duchesse de Savoie!» Le contre-ténor français décrit Vincent en directeur artistique méticuleux, bien équipé en matériel d’enregistrement pour réécouter chaque prise, exigeant dans ses indications sur le sens des textes: «Dans cette musique, fruit d’une maturation ressassée des jours et des jours, on le sent relié au sens spirituel. À sa façon, il est un religieux contemporain.» (TDG)

Créé: 13.03.2018, 11h17

Bio Express

1964
Naît à Martigny (VS) le 28 novembre.
1980
Fonde un groupe de musique Renaissance (un quatuor de flûtes à bec). Sa passion pour cette musique se renforce au chœur du Collège de Saint-Maurice.
1998
Doctorat (musique et musicologie) à la Sorbonne.
2001
Rédacteur en chef de la Revue Musicale de Suisse Romande, qu’il sauve du naufrage en 2006.
2002
Entre à l’Ensemble Vocal de Lausanne, dirigé par Michel Corboz.
2004
Création de la Chapelle des Ducs de Savoie (musique du XVe siècle). Deux enregistrements édités.
2009
Professeur à la Haute École de musique: analyse musicale (Sion) et histoire de la musique (Neuchâtel).
2017
Prix de la Fondation Pierre et Louisa Meylan (Lausanne) pour son étude sur le défunt Studio d’enregistrement Tibor Varga à Grimisuat.
2018
Prépare les 70 ans de la Revue Musicale de Suisse romande.

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