La céleste «Aida» traverse le ciel de Genève

OpéraAntonino Fogliani dirige le chef-d’œuvre de Verdi au Grand Théâtre. Rencontre

Antonino Fogliani en répétition dans la fosse du Grand Théâtre. Avec «Aida», le chef fait ses débuts à Genève.

Antonino Fogliani en répétition dans la fosse du Grand Théâtre. Avec «Aida», le chef fait ses débuts à Genève. Image: SAMUEL RUBIO

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Sa barbe blanchissante aux arrondis parfaits le rapproche de ces figures de l’«Ottocento» qui ont marqué l’histoire de son pays, l’Italie. Assis dans une loge du Grand Théâtre, Antonino Fogliani est un peu Garibaldi et un peu Verdi aussi, dont il s’apprête à diriger l’œuvre la plus jouée: «Aida». Ainsi, le Sicilien est du grand écart qu’offre la maison lyrique genevoise, qui, après une excursion audacieuse et aboutie dans le XXe siècle, avec «Einstein on the Beach» de Philip Glass et Bob Wilson, renoue avec les grands fondamentaux du répertoire. Le maestro nous en parle, sans regarder la montre qui tourne ni compter les mots, très abondants.

Quel est le premier souvenir qui vous lie à «Aida»?

Celui des productions aux arènes de Vérone, que je regardais à la télé alors que je me trouvais à Bologne pour suivre mes études. Je me souviens des grandes trompettes égyptiennes et de ces chœurs aux effectifs démesurés. C’était toute la grandeur d’«Aida» qui prenait forme dans ces représentations. Mais je me souviens aussi d’une autre production, signée par Franco Zeffirelli au théâtre Giuseppe Verdi de Busseto, près du village natal du compositeur. À cette occasion, en 2001, c’est d’une tout autre version, plus chambriste, qu’il était question. Cet autre exemple disait tout simplement que Verdi avait écrit une pièce où la grandeur était limitée aux vingt minutes de la marche triomphale. Partout ailleurs, ce sont surtout les drames intimes qui occupent son écriture musicale et sa dramaturgie.

Cette révélation opère toujours dans votre esprit?

Oui, absolument. Je trouve autrement plus intéressant et pertinent de donner du relief à ces traits intimistes, présents dès le début, avec un «Prélude» fin et discret, puis dans ces premiers échanges entre les personnages, qui sont accompagnés par des violoncelles jouant piano. Souvent, je peine à faire passer ce trait auprès des ténors qui incarnent Radamès. La plupart d’entre eux ont tendance à vouloir exalter le caractère guerrier et héroïque du personnage, ce qui, par ailleurs, attire les faveurs du public. Mais Radamès est tout d’abord un amant transi qui finit par accéder au poste de commandant sans y être probablement préparé. À ses yeux, l’important, c’est de gagner pour conquérir Aïda, gagner par amour.

Quelle place occupe Verdi parmi les compositeurs que vous fréquentez?

Il est vraiment à part. Souvent, je me rends en pèlerinage à la villa du compositeur, à Sant’Agata, un hameau proche de Plaisance. J’y retrouve le sérieux du personnage, son éthique, lui qui n’a jamais profité de sa position ni de sa notoriété, surtout une fois qu’il a été élu sénateur. Sur le front musical, je retrouve entre ses murs toute sa curiosité pour le monde qui l’environnait: sa bibliothèque aligne les ouvrages de Gounod, de Meyerbeer ou Wagner, par exemple. Verdi savait comment se nourrir des plus beaux traits des autres compositeurs et comment y ajouter sa propre lumière.

Cette production présentée au Grand Théâtre a été créée à Londres il y a deux ans. Comment vous y trouvez-vous?

Il y a une très grande collaboration avec le team de la régie de Phelim McDermott. On a fait un travail très approfondi, notamment sur le texte et sur la manière de le chanter. Je pense que nous, les Italiens, nous avons une exigence différente sur ce terrain. Il nous faut une vérité scénique que seule une connaissance approfondie des mots permet de déployer. Il y a une nécessité, à mon sens, de justifier par la mise en scène les options musicales adoptées sur le plateau: tel passage que je désire faire chanter d’une voix piano doit donc trouver un écho dans le travail de mise en scène.

L’essentiel de votre carrière se déroule en Allemagne, et ailleurs, loin de votre pays. Comment vivez-vous cet éloignement?

Je le vis comme une mission. J’ai l’honneur de partager avec les musiciens et le public le répertoire de mon pays. Cela me paraît d’autant plus important aujourd’hui que l’Italie pâtit, à raison malheureusement, d’une considération très basse. À Düsseldorf, où je suis principal chef invité, je m’occupe essentiellement de répertoire italien et je contribue un peu, avec ce petit apport personnel, à redonner de la dignité à notre culture. Cette démarche est bien perçue par le public et par les musiciens, qui remarquent l’authenticité de ma démarche.

Très jeune, vous avez quitté la Sicile pour faire vos études ailleurs. Est-ce que l’île demeure dans votre paysage affectif?

Camilleri disait que les Siciliens se divisent en deux catégories: il y a ceux qui s’accrochent aux rochers et ceux qui prennent le large. Je suis du deuxième groupe, parce que la Sicile ne peut pas m’apporter ce que je cherche, hélas. Mais, comme disait le philosophe et écrivain Manlio Sgalambro, tôt ou tard, la loi de l’appartenance se manifestera et alors il faudra retourner vers sa terre. En ce qui me concerne, il est trop tôt pour y penser sérieusement.

Vous répétez depuis plusieurs semaines déjà. Quel genre de défi vous lance Verdi chaque matin au réveil?

Je crois qu’il a démontré durant toute sa vie son besoin de s’améliorer. Si vous écoutez «Un giorno di regno» puis «Falstaff», vous y trouverez une grande évolution technique et en même temps une tension morale immuable. Alors on s’approche de pareille figure avec humilité, on avance avec beaucoup d’éducation.

«Aida», Grand Théâtre, du 11 au 22 oct. Rens. www.gtg.ch

Créé: 08.10.2019, 19h04

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