Bojan Z, le monde dans son piano

InterviewFabuleux métisseur de jazz, le musicien franco-serbe joue en trio samedi à l’Alhambra pour Les Athénéennes.

Bojan Z, pianiste franco-serbe à la croisée des cultures, mêle le jazz afro-américain aux mélodies de la Méditerranée.

Bojan Z, pianiste franco-serbe à la croisée des cultures, mêle le jazz afro-américain aux mélodies de la Méditerranée. Image: Pierre Turtaud

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Entrer profondément dans la joie, s’ouvrir à la tristesse. Puis danser. Sur un air des Balkans, une harmonie bleue de Monk, l’écho de Bartok, un refrain pop. Bojan Z a le piano généreux. Sa musique n’a pas de limite? Parce qu’il se nourrit du monde alentour, son jazz lui ressemble, vaste et contrasté. Ainsi va le musicien franco-serbe dont la curiosité n’a d’égal que son talent. Les Athénéennes (lire en encadré) en ont fait leur invité. Samedi à l’Alhambra, Bojan Z sera entouré des fidèles Thomas Bramerie à la basse et Martijn Vink à la batterie.

Bojan Z, pour Zulfikarpaši. Sa carrière s’est faite en France. Son «énergie», toutefois, vient d’avant. Des Balkans. Naissance à Belgrade en 1968. Arrivée à Paris en 1988, quelques années seulement avant la partition de la Yougoslavie et la guerre. Mémoire d’un désastre. Belgrade, Bojan Z s’y rend cette semaine encore, juste avant son concert genevois. La scène jazz locale? «Elle se développe. Mais la situation économique reste difficile depuis la fin officielle de la guerre qui continue dans beaucoup de têtes.»

Renouveler l’éphémère

Belgrade toujours: le pianiste se rappelle sa jeunesse, les partitions inaccessibles qui obligeaient à l’écoute, au «repiquage» des disques pour reproduire le jeu des autres. «Et la musique restait à l’esprit pour les trois vies à venir.» L’apprentissage n’a pas de fin, insiste Bojan Z, lui-même enseignant: «Il faut connaître le passé, non pas pour qu’il vous écrase, mais pour ne pas se répéter. En 1940 comme aujourd’hui, le prétexte pour faire de la musique reste le même, seule l’aventure se renouvelle, liée au moment.» Et qu’est-ce que le jazz sinon l’art du «moment», par le jeu éphémère de l’improvisation, de la scène. Dès lors, il s’agit de bien se nourrir. «Les plus jeunes clament leurs prétentions d’auteurs. On a perdu la notion du maître avec qui l’on joue, cette dimension africaine de la musique», dixit Bojan, qui eut pour lui le contrebassiste Henri Texier, puis le clarinettiste Michel Portal. «Pay the dues», contribue à ta part, dit l’adage. Et le jazz te le rendra.

S’il «n’invente pas», Bojan Z cependant «n’arrive pas à rester étroit». Grand bien lui fasse et aux auditeurs aussi, ébahis par ses multiples combinaisons. «Xenophonia» en quintet, «Soul Shelter» en solo, le récent «Housewarming» en duo avec le tromboniste Nils Wogram: les albums font se côtoyer mélodies pleines et sorties de pistes expérimentales. Ici, une suite d’accords ronds plaqués sur le piano à queue, contrastant avec les cordes directement frappées. Là, le piano électrique Fender Rhodes, trafiqué par ses soins: «J’ai beaucoup écouté de musiques orientales, les déclinaisons mélodiques des maqâm. Pour les transposer, je n’avais pas d’autre moyen que d’accorder moi-même mon instrument. Difficile à envisager sur un piano de concert, mais pas sur le Fender.»

Et si on danse?

En résulte l’extraordinaire «Wheels», vibrionnant tel un hautbois soufi, inspiré par le guitariste serbe Radomir Mihajlovic-Tocak. Tant de carrefours qui font l’art du pianiste franco-serbe. Enfin, et c’est nouveau, le pianiste s’accompagne d’un synthétiseur, sonorités électroniques à la rencontre de l’acoustique. «Quand le mélange est réussi, ça me fascine», dit-il. Avant de préciser: «Je devrais l’avoir sur scène à Genève. Si les grèves le permettent.»

Outre son travail en solo ou en groupe, le musicien compose des musiques électroniques. Par pure envie. Tant qu’à parler encore d’électronique, revenons à la danse. Bojan Z, dit-on, fait danser des épaules. Cliché? «Je ne pense pas, répond l’intéressé. Il est plutôt difficile de créer une musique qui donne envie de danser, malgré le fait que les auditeurs s’habituent de plus en plus aux musiques électroniques. Mais celles-ci sont le plus souvent monotones, et les voix aseptisées par la correction de l’autotune.»

Bojan Z trio, en concert aux Athénéennes, samedi 2 juin, 21h30. Infos: lesatheneennes.ch

Créé: 29.05.2018, 20h04

Les Athénéennes, un festival pas banal

Classique, jazz et contemporain, tous ensemble sur un même plateau! Ainsi vont Les Athénéennes, du 1er au 9 juin, qui proposent deux, voire trois concerts par soirée, chacun dans un style particulier. En ouverture ce vendredi, le trio du pianiste de jazz Paul Lay suit le Secession Orchestra avec le baryton Edwin Fardini dans Mahler et Wagner. Avant que Los Gatillos – Fred Raspail, Pierre Omer et Bernard Monney des Hell’s Kitchen – n’achèvent la danse entre blues et swing. Suite samedi avec l’ensemble contemporain – et genevois – Batida, puis Bojan Z, enfin le trio Sham du côté des musiques syriennes. Dimanche, la soprano Shigeko Hata visite Schumann accompagnée par le pianiste Emmanuel Christien, avant Gérard Depardieu et son tour de chant consacré à Barbara. F.G.

Festival Les Athénéennes
, 8e édition, du 1er au 9 juin, Alhambra, temple de la Madeleine, L’Abri. Infos: lesatheneennes.ch

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