L'artiste, un entrepreneur comme les autres

Interview Au terme d’une étude collective sur les musiciens romands, le sociologue Marc Perrenoud présente ses conclusions samedi à l’AMR.

Le travail des musiciens reste, pour sa plus grande part, invisible, ainsi du studio.

Le travail des musiciens reste, pour sa plus grande part, invisible, ainsi du studio. Image: Florian Cella

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Les artistes deviennent des entrepreneurs. C’est la conclusion, inédite, d’une vaste étude collective sur les musiciens romands dirigée par Marc Perrenoud, sociologue du travail et anthropologue à l’Université de Lausanne. Mené de 2012 à 2015, le projet Musicians' LIVES, à la fois recherche de terrain et production de données statistiques, a cartographié le réseau de quelque 1200 professionnels, dont 120 ont fait l’objet d’entretiens approfondis. Un livre paraîtra en automne 2018, à l’intention des scientifiques et du grand public. Ce samedi 29 avril, au Sud des Alpes, Marc Perrenoud débattra des résultats à l’issue d’une conférence attendue.

De votre étude, il ressort qu’une figure nouvelle s’impose aujourd’hui, celle de l’artiste entrepreneur. Que s’est-il passé?

L’artiste doué de dons particuliers, désintéressé par nature, en marge des normes bourgeoises, appartient à une idéologie romantique en voie de disparition. Une nouvelle figure apparaît, induite par l’idéologie libérale. L’artiste entrepreneur, c’est également ce que promeuvent les formations actuelles, que ce soit la HEAD ou la HEM: l’employabilité des élèves devient un critère primordial. Ce qui est déjà le cas en France depuis une dizaine d’années.

Tous les musiciens romands sont-ils des entrepreneurs?

Cela dépend de l’âge, les plus jeunes étant plus enclins à se présenter de la sorte. Egalement du type de carrière et des sources de revenus. Un tiers des musiciens romands gagnent leur vie presque exclusivement en jouant sur scène. Un autre tiers a recours à l’enseignement pour assurer 60 à 70% de ses revenus. Enfin, un peu moins de 30% des musiciens ont des revenus disparates, mêlant enseignement, concerts et commandes d’œuvres. Ce dernier type correspond à l’idée de l’artiste entrepreneur.

Quel est le profil type du musicien entrepreneur?

C’est un individu qui développe un véritable portefeuille d’activités. Ce sont aussi ceux dont les origines sociales sont les plus favorisées. Et les mieux formés. Il y a là également une surreprésentation de la masculinité.

Le musicien suisse a-t-il ses particularités?

D’abord, il faut rappeler la spécificité de la Suisse: 20% des plus de 15 ans pratiquent un instrument, soit plus du double de la moyenne européenne. Cela concerne la pratique du tambour dans la fanfare du village comme celle du piano classique. Par ailleurs, le niveau de vie élevé favorise le marché de l’enseignement de la musique. Mais la petite taille du territoire et son fractionnement linguistique ne permettent pas aux musiciens de tourner suffisamment pour vivre, contrairement à la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne.

Et quid du travail musical en regard des autres arts?

Comparé à d’autres disciplines, danse ou théâtre, le musicien doit faire preuve d’une grande plasticité: il peut être à la fois artiste créateur et prestataire de services. Il joue son œuvre personnelle un soir et anime un restaurant le lendemain. Est-ce le même métier? Ça porte le même nom, en tout cas. Ce continuum entre différents types de pratiques, du pur divertissement à la recherche la plus abstraite – dans le registre contemporain par exemple – est spécifique à la musique, qui reste le plus populaire des arts.

Votre étude met en valeur le travail invisible du musicien – réseautage, répétitions. Et inspiration. Qu’apprend-on sur ce dernier aspect?

Passer une soirée à écouter des disques avec une bonne bouteille, est-ce du travail? En tout cas, cela est plus difficile à quantifier. On peut faire le parallèle avec d’autres groupes professionnels, le personnel hospitalier notamment: passer dix minutes à discuter avec les patients s’avère tout aussi important que les soins. De fait, une grande part de ce travail invisible est déjà, mais implicitement, reconnue par l’attribution des subventions ou des aides privées. Il s’agira alors de comprendre les mécanismes amenant à la consécration de talents. Qui est reconnu? Et pourquoi? Une certitude, cependant: contrairement aux subventions, le statut français d’intermittent, auquel tous les artistes ont droit, ne fait pas de discrimination.

Que dire de la diminution des aides publiques?

C’est un tropisme particulièrement sensible à Genève. Mais la tendance générale est en effet à la baisse. Avec le resserrement des aides vers quelques acteurs majeurs. De plus, on relève une grande variabilité de critères d’attribution: de manière un peu caricaturale, si la Ville de Zurich soutient l’excellence artistique, Sion fait plutôt du socioculturel.

Artiste entrepreneur, baisse des aides publiques: les deux évoluent en parallèle?

Ces deux aspects participent d’une même logique. De la même manière qu’on préconise le crowdfunding plutôt que la recherche de subventions. Comme souvent, les métiers artistiques offrent un miroir grossissant de l’évolution du monde du travail. Avec le néolibéralisme, la mise en marché concerne des domaines toujours plus larges. Or le marché de l’art reste un secteur risqué: personne n’a fondamentalement besoin d’un album ou d’un tableau. L’artiste prend alors lui-même les risques, en tant qu’individu à la fois concepteur, développeur et vendeur.

«Musicians Lives» Conférence-débat de Marc Perrenoud, sa 29 avril, 19 h, Sud des Alpes. Entrée libre. Infos: amr-geneve.ch

(TDG)

Créé: 27.04.2017, 19h02

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