Arno, chanteur: «Je suis autiste»

InterviewDes bars, des rêves, des cuisses et des saucisses: c’est «Santeboutique», 14e album du rocker belge, 70 ans.

Arno, chanteur belge, 70 ans, par le photographe Dany Willems.

Arno, chanteur belge, 70 ans, par le photographe Dany Willems. Image: Dany WIllems

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Il prend son thé avec un nuage de lait. Du sucre? «S’il vous plaît.» Un coca ensuite. «Je ne bois plus.» Depuis longtemps, l’alcool a disparu de ses habitudes. Mais pas de ses chansons. Ainsi de «Lady Alkohol» et d’«Ostende Bonsoir», chansons phares de son nouvel opus. Arno présente «Santeboutique», quatorzième album en trente ans de carrière solo, ni pire ni meilleur que les précédents, toujours bon. «Santeboutique»: autre mot d’argot pour le «bazar» cher au chanteur belge (tel ce «French Bazaar» en 2004). L’Anglais John Parish produit pour la troisième fois. En revanche, le compère Serge Feys, qui a souvent composé pour Arno, n’y est plus – il dirige désormais un centre culturel à Ostende. Reste Mirko Banovic, fidèle bassiste, rejoint par l’excellent guitariste Bruno Fevery.

En 2019, comme en tout temps, Arno, 70 ans, trempe sa plume du côté aqueux de la Belgique, parmi les souvenirs de sa ville d’enfance. Ostende, ou la nostalgie des années 60. Lorsque l’adolescent se gavait de liberté parmi les rues encombrées de pubs et de rock, les groupes du «Swinging London» débarquant par ce portail marin avant d’attaquer l’intérieur du continent. Ostende était un refuge. La ville aujourd’hui se retrouve corsetée par l’extrême droite. «Restent un ou deux bars que j’aime. Mais tout est devenu si conservateur.» Arno est-il fatigué? Pas moins acerbe, cependant. Plus clair même dans ses propos. Mais quel que soit son état, le chanteur dit tout et s’en fout. C’est sa marque de fabrique, ce qu’on attend de lui.

Vous aimez le bazar. Ça vous inspire?

On vit dans un film de cow-boys. Tout est possible. Le Brexit, voilà un truc que je ne comprends pas. Mes copains anglais non plus. C’est à cause du mec avec la même coiffure que Boris Johnson. Donald Duck! Tous deux soutiennent le Brexit et ont la même coupe – comme le cul d’un lapin rose. Je trouve cela très bizarre. Doivent-ils changer de coiffeur?

Les détails d’une vie comptent parfois plus que les compétences?

Oui. Je me demande pourquoi les politiciens les plus versatiles sont aussi les plus conservateurs.

Dire n’importe quoi, c’est dans le vent?

C’est l’ego. Hitler aussi avait un ego très fort.

Le bazar a-t-il un versant positif?

Les jeunes qui manifestent pour le climat, ça, c’est très positif. Les jeunes se forment pour des métiers qui peut-être n’existeront plus dans cinq ans. Pourtant, eux, ils pensent au futur.

Vous avez des enfants, n’est-ce pas? Des petits-enfants aussi? Vous êtes grand-père?

Grand-père, je ne pense pas. Des petits-enfants? On m’a dit ça, oui.

Ça vous donne à réfléchir, la descendance?

J’ai un fils établi en France. Il est dans l’informatique mais veut vivre dans la nature. Mon autre fils fait de la musique, des graffitis, de la peinture – son travail apparaît sur les pochettes de mes deux derniers albums. Je leur souhaite bonne chance.

Quid du bazar personnel, intime?

Sans l’être humain, je n’ai pas d’inspiration. C’est l’être humain qui fait le monde: il fait des guerres, des conneries, des enfants, tout! Sans, il ne se passerait rien, il n’y aurait pas de chansons non plus.

Vous êtes un observateur du monde humain?

Un observateur. Et un voyeur.

Pour voir, le meilleur endroit, c’est où?

Un bar ou une terrasse. De la terrasse, le point de vue est plus large. De là, je vois. Tandis qu’au bar, j’écoute. Celui qui entre change de personnage, d’attitude. Pourquoi choisit-on telle adresse et pas l’autre? Il y a un sens à cela. Moi aussi, j’ai ma place. À Bruxelles, c’est à l’Archiduc ou au Daringman, toujours à la même table. Les gens savent que je suis là. Le matin, je vais au Chou de Bruxelles pour boire mon thé – deux tasses quotidiennes.

Pour bien voir, il faut être seul?

Je suis seul même entouré. Quand j’étais jeune, on disait: «Arno, il est bizarre, il ne dit rien.» J’étais toujours «en dehors». Je parle pour les interviews. Autrement, je ne parle pas beaucoup.

Vous avez d’autres sources d’inspiration?

Les rêves. «Les saucisses de Maurice», sur le dernier album, viennent de là. J’ai rêvé d’une femme macrobiotique, comme son mec qui est aussi végétarien et cycliste. Elle rencontre un autre mec, qui est charcutier, célèbre pour ses saucisses. Dans ma tête, j’en ai fait un court-métrage. Je l’ai écrit. C’est devenu une chanson.

Parmi vos obsessions, il y a également les cuisses, celles des cyclistes en particulier…

J’ai été footballiste dans le temps. Mais j’avais des cuisses de cycliste, plus allongées. Des cuisses comme Eddy Merckx. D’ailleurs, il m’a offert un vélo pour mon anniversaire.

Votre anniversaire?

Pour mes 60 ans. On est copains. Il vient de temps en temps à mes concerts. On mange ensemble aussi.

Les sportifs, on les sacralise volontiers. On en fait de même avec les chanteurs?

C’est vrai. Mais pour un sportif, la carrière est si courte. Un footballiste, à 32 ans, est déjà vieux. Je pense à George Best, dans les années 60, qui fumait et buvait avant de se rendre à l’entraînement avec Manchester United. Quand j’avais 16 ans, j’ai fait comme lui: je jouais avec Ostende pour la sélection FIFA juniors. Devant le stade, j’arrive à vélo, lorsqu’une abeille me pique la langue. Le médecin me fait une injection. Et moi, qu’est-ce que je fais? Je fume un joint. Sur le terrain ensuite, j’ai fait des conneries incroyables. En plus, j’avais les cheveux longs. Mais j’étais un très bon footballeur, vous savez. Mon entourage en était convaincu.

Quand vous avez commencé la musique, votre entourage était-il également enthousiaste?

Au début, les gens pensaient que je chantais faux. Je n’étais pas très… normal. Je fumais, je buvais. Mais c’est aussi parce que j’avais ce truc. L’autisme.

Vous êtes autiste?

J’ai une sorte d’autisme, oui. Comme mon prénom, ça commence avec «a»…

Vous l’avez découvert quand?

Dans le temps, je bégayais beaucoup. Te, te, te… Je parlais comme un mec qui a la prostate quand il pisse. C’est peut-être pour cela que je suis devenu un chanteur de charme, raté bien sûr. Avec le chant, le bégaiement disparaît. Ainsi, je pouvais m’exprimer. Cette histoire, j’en suis presque sûr…

D’ailleurs, la scène, c’est votre drogue, vous dites cela tout le temps!

Accro, oui. Mais si je fais des disques pour faire de la scène, je les fais également pour ne pas oublier les chansons. Comme je suis très impulsif, tout change selon le moment.

La mémoire est un palimpseste?

Ça reste le bazar.

«Santeboutique» Arno (Believe/Musikvertrieb). Concert vendredi 17 janvier 2020 à L'Amalgame, Yverdon-les-Bains. Infos: amalgameclub.ch

Créé: 21.09.2019, 10h20

Bio express

21 mai 1949 Naissance à Ostende d’Arnold Charles Ernest Hintjens.
1970 Le chanteur monte son premier groupe, Tjens Couter. Suivra TC Band, rebaptisé par la suite TC Matic.
En 1983, «Putain putain» devient un hymne alternatif pour l’Europe.
1986 Arno entame sa carrière solo.
1995 Sortie de l’album «À la française», avec la chanson «Les yeux de ma mère». Son chef-d’œuvre, selon nombre de critiques et de fans.
2008 Il joue aux côtés d’Alain Bashung dans le film «J’ai toujours rêvé d’être un gangster» de Samuel Benchetrit.
2019 Arno a 70 ans et ne boit plus.

Et si, et si…

Si vous étiez un aliment?
Pour manger? Ah… Il faut manger, l’hiver est long… Je n’ai jamais pensé à ça. Parce que, si je suis un truc pour manger, alors, je suis vite mort, hein!
Un meuble?
Ah ben! une chaise. Comme ça, je peux sentir les fesses des femmes. O.K.?
Un immeuble?
La tour Eiffel. Je suis toujours en érection. Bon, je ne suis pas la tour Eiffel: ça demande trop de boulot!
Un paysage?
La mer du Nord! C’est toujours mouillé. Surtout à Ostende. J’y suis né. C’est marquant, oui…
Une fiction?
La fiction, pour moi, c’est l’air. L’air, on ne peut pas le voir, pas le sentir. Si tu es l’air, tu peux être partout, mais personne ne te voit.

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