L’ardente liturgie de Tobias Preisig

AntigelLe violoniste zurichois a fait retentir ses mélopées sombres au cœur du chantier de l’ancien manège.

Dimanche, Tobias Preisig s’est livré à un marathon de l’archet, en donnant cinq concerts à la suite.

Dimanche, Tobias Preisig s’est livré à un marathon de l’archet, en donnant cinq concerts à la suite. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Investir des espaces surprenants ou en mutation, Antigel s’en est fait une spécialité depuis sa première édition il y a dix ans. Le cru 2020 ne fait pas exception: en plus d’installer son Grand Central à la caserne des Vernets, le festival a invité le violoniste zurichois Tobias Preisig à faire résonner ses mélopées au cœur de l’ancien manège sis à la rue Piachaud, en VieilleVille.

L’édifice, érigé au XIXe siècle, a d’abord connu les chevaux, puis les voitures, puisqu’il abrite dès 1930 un garage, avant d’être transformé en parking vingt ans plus tard. Il aura fallu des décennies de combat et d’indignation citoyenne pour que les automobiles soient chassées de ce bâtiment patrimonial et encore un bon lustre afin que les édiles mettent en route sa réaffectation.

Décor de béton brut

Bientôt, ses murs vénérables seront rendus aux Genevois. Ils accueilleront notamment la maison de quartier de le rue Chausse-Coq, une crèche, une ludothèque et un restaurant scolaire. Mais actuellement, les lieux sont en travaux, et c’est dans un décor de béton brut que sont accueillis les spectateurs en ce dimanche 2 février. Un tapis disposé au sol indique le chemin à suivre, balisé par des rubans de chantier. Pour parvenir à l’étage, l’audience est invitée à gravir un escalier, dont des fumigènes lèchent les dernières marches.

Les lieux ont des allures de cathédrale de pierre battue par les vents. D’immenses arcades en ogives ouvrent sur une météo maussade, laquelle assène pluie et vents sur les échafaudages et leurs bâches. Une scène sommaire est aménagée au centre de la nef, marquée aux quatre coins par des projecteurs rose et bleu. L’assistance se répartit derrière les barrières de sécurité ou sur la galerie où l’entreprise générale a installé ses bureaux.

S’avance alors Tobias Preisig, pour le premier des cinq concerts d’une demi-heure qu’il enchaînera dans l’après-midi. Élégamment barbu, atours charbon et chevelure romantique, il a pour sa défense son seul violon, dont les chants profonds sont soutenus par les basses d’un synthétiseur qu’il règle au pied. Son «Néon» inaugural résonne comme une complainte sous la haute charpente. L’acoustique s’avère prodigieuse pour mettre en valeur la ligne musicale dépouillée, ample et introspective de ce titre qui ouvre l’album «Diver», nouvel opus solo du musicien exilé à Berlin – on le connaît comme moitié du duo Egopusher, avec le batteur Alessandro Giannelli. Les sons frissonnent contre les tubulures métalliques et jouent aux échos électro avec les froides parois.

Des rafales dans les toiles de chantier accompagnent «Open source», composé pour un album précédent. Les références, ici, sont classiques. On dirait que Tobias Preisig fugue avec Bach dans une navette spatiale, en explorateur hypnotique d’une nappe d’étoiles distordues. Parfois tendre, l’archet arrache aussi des cris d’animal à l’instrument. Des cordes émanent alors un lyrisme puissant, qui procède par boucles répétitives, aux confins de la transe, comme des vagues mélancoliques sur une mer synthétique.

Le plectre sur les cordes

Avant le dernier morceau, l’artiste, manifestement ravi, s’interrompt: «J’espère que vous n’avez pas froid. Mais c’est juste fou de pouvoir jouer ici!» Il nous confiera, à l’issue de sa performance, adorer l’ampleur que prend le son en ces lieux nus: «J’ai l’impression que ma musique fait vibrer tout le bâtiment.» Le Zurichois termine avec «Diver», morceau qui a donné son nom au disque. Débutant en pizzicati doux mais obsédants, l’as de l’archet finit par transfigurer son violon en guitare, jouant du plectre sur les cordes. Après trente minutes, la messe est dite. Une liturgie sonore au service de l’imaginaire, tant la musique de Preisig invite à se fabriquer des films.

Créé: 03.02.2020, 16h39

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