Aphrotek, feu de groove

DisqueLe pianiste neuchâtelois Eliyah Reichen livre «Stories», album superbe bardé d’invités fameux. Révélation, jubilation.

L’artiste par lui-même: Eliyah Reichen chez lui, entouré de ses instruments à claviers, synthétiseurs analogiques et piano Fender Rhodes.

L’artiste par lui-même: Eliyah Reichen chez lui, entouré de ses instruments à claviers, synthétiseurs analogiques et piano Fender Rhodes. Image: Eliyah Reichen

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Né à Neuchâtel, il a grandi à La Chaux-de-Fonds, étudié à Lucerne, écumé les scènes jazz du pays, avant de s’établir à Bâle. Eliyah Reichen a 30 ans. Le monde lui appartient. Son premier projet d’envergure internationale est une bombe. Aphrotek est son nom, «Stories» celui du premier album.

Aphrotek. Où le groove se fond dans le jazz, élaborant de sublimes compositions soul, hip-hop, parfois même rock. Et l’on pense alors à Grand Pianoramax, trio du pianiste Genevois Léo Tardin. Son batteur, le Zurichois Dominik Burkhalter, joue d’ailleurs avec Eliyah Reichen, qui a été son élève à la Haute École de musique de Lucerne. Promesse d’excellence. Les meilleurs augures accompagnent le talent de Reichen. Pianiste, claviériste, compositeur, producteur. Extraordinaire.

Puis l’on songe, non moins ravi, à la jeune scène californienne, les Kamasi Washington, Thundercat et compagnie, cette génération issue du hip-hop, bien décidée à fournir son content de chefs-d’œuvre au jazz du XXIe siècle. Eliyah Reichen approuve cette filiation transatlantique, lui qui a été chercher, à New York principalement, les nombreux invités qui marquent Aphrotek. Des caractères solides, indépendants, la plupart militants, tels que le slameur Mike Ladd, pilier de l’afro punk, et Melanie Charles, chanteuse de Brooklyn. Ou la rappeuse Taron Benson, vue aux côtés de Fred Wesley et David Krakauer. Cet autre MC de choix, Phase One. L’harmoniciste genevois Grégoire Maret, établi à New York. Et Meshell Ndegeocello, formidable bassiste et chanteuse en guise de compagnon en or – en ce qui concerne la promotion de l’album également. Que dire alors du saxophoniste Donny McCaslin et du bassiste Tim Lefevbre! Brillants contributeurs de «Black Star», l’ultime album de Bowie, tous deux ont répondu à l’appel d’Aphrotek.

Soul et chuchotements

Riche de mille touches, de mille couches sonores, «Stories» va ainsi. «Percent», «With A Twist», «Just A Light»… Douceurs des timbres, langueurs des climats, explosions finales! Là où se développe le rythme roulant des fusions soul, funk et jazz s’amène in fine, dans une apothéose en coda, la puissance de feu d’un maître d’ouvrage hors pair.

Dans Aphrotek, il y a «afro», rappel sans détour de l’origine de cette musique. Et «tek», pour dire la technologie qui s’en mêle. En virtuose des outils de studio, Eliyah Reichen éclate le cadre traditionnel du jazz, la sempiternelle exposition du thème, suivie de l’improvisation, puis retour au thème. Non pas que Reichen s’en passe. Mais le démiurge infiltre, au milieu de chaque morceau, de surprenantes cassures ouvrant sur l’abstraction la plus complète, vertigineux montages en overdub. Ce sont des instruments en roue libre («Let it Go»), comme un all-over bruitiste («River Styx Rider»), autant de moments permettant de «sortir du cliché des standards de jazz pour avoir du plaisir à y revenir», ainsi que l’explique le musicien. Ainsi encore de «I Can’t Breathe», porté par la voix charnue de Melanie Charles. Aux attraits soul de la chanson répondent quelques secondes d’une immersion dans un assemblage de chuchotements.

«I Can’t Breathe», les mots viennent d’Haïti, dont est originaire la chanteuse. Le refrain rappelle l’actualité nord-américaine: «Lorsque je me suis rendu à New York pour enregistrer, poursuit Eliyah Reichen, la ville était en plein mouvement I Can’t Breathe: les manifestants réclamaient justice suite à la mort d’un homme noir étranglé par la police.» «I Can’t Breathe», je n’arrive pas à respirer: le refrain trouve ici sa source. Des détails qui éclairent l’ambition d’Aphrotek. «Est-ce qu’en invitant des artistes afro-américains, j’allais participer à la promotion de cette culture? Si c’est le cas, alors c’est involontaire. J’ai grandi avec ces musiques-là. Mais je reste un Européen. Ces collaborations me permettent de m’exprimer dans un langage qui m’est proche, celui des musiques afro-américaines, tout en gardant mes particularités.»

Combiner les émotions

Les nourritures musicales d’Eliyah Reichen sont ainsi: des années 1970, il a capté le jazz-rock, comme le free funk de Rotary Connection, cette «scène underground en recherche de nouveaux moyens d’expression». Puis Bill Evans, puis Keith Jarret, pour le lyrisme. Le rock aussi, Led Zeppelin, Jimi Hendrix. Et le classique: son père, chanteur lyrique, l’embarquait enfant dans les coulisses des salles de concert. Des traces, même discrètes, subsistent dans Aphrotek. Mais sa révélation, ça a été Herbie Hancock et les Headhunters, «Watermelon Man» et autres fulgurances groove. «J’avais 14 ou 15 ans, j’étais en plein questionnement: devais-je prendre la musique au sérieux, ou faire un métier plus traditionnel? En écoutant cette musique, j’ai compris que c’était là où je voulais aller. Et j’entendais pour la première fois le Fender Rhodes, qui est devenu mon instrument de prédilection.»

On n’invente rien en musique. On découvre. Des combinaisons nouvelles, plus ou moins chanceuses. Celles d’Eliyah Reichen sont merveilleuses. Sa démarche y est pour beaucoup: «Mon expérience m’a montré que chaque outil a un son, qui mène dans des directions particulières.» Devant l’ordinateur, sur des synthés, au piano avec un simple magnétophone, à la table directement sur la partition… «C’est un processus en lien avec les émotions. Finalement, il s’agit surtout de se manipuler soi-même.»

«Stories» par Aphrotek, Beyond Groove Records/Irascible

Créé: 18.05.2018, 17h12

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