Anohni, pop star au féminin divers

DisqueLa voix d’Antony and The Johnsons se rebaptise pour mûrir son art visionnaire, total, chargé de politique, sur «Hopelessness»

Anohni, anciennement Antony Hegarty, d'Antony and The Johnsons, transformée pour la pochette de l'album «Hopelessness», à paraître le 6 mai.

Anohni, anciennement Antony Hegarty, d'Antony and The Johnsons, transformée pour la pochette de l'album «Hopelessness», à paraître le 6 mai. Image: DR

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Contemplez l’image: traits fades, mèches grasses, regard noir de biche. Portrait adolescent d’un Dorian Gray anémique. La peau fardée, toutefois, suggère un masque à la manière du butô, cette danse japonaise qui se joue des identités sexuelles. Et puis la lumière rouge. Serait-ce l’ambiance blafarde d’un peepshow, la chambre noire d’un photographe? Ou la chaleur matricielle d’une couveuse? On assiste à une naissance, en tous les cas, une transformation pour le moins. Un être se révèle, au propre comme au figuré. Et il vous regarde.

Le XXIe siècle a besoin d’artistes visionnaires. Anohni fait partie de ceux-là. On vient d’apercevoir la comète PJ Harvey, flambant avec un rock radical sa lecture poétique des peuples ruinés par la guerre. Subtil The Hope Six Demolition Project. Hope, l’espoir, son illusion en tout cas. Et voilà qu’à quelques semaines d’intervalle apparaît une figure nouvelle, quand bien même on la connaissait déjà sous un autre nom. Son album s’intitule Hopelessness. Le «désespoir». Sans tourner autour du pot, droit dans le mille. Signé Anohni.

Anohni, c’était Antony Hegarty, découvert il y a quinze ans avec le groupe Antony and The Johnsons dont il assurait les bouleversantes parties vocales. C’était, car désormais l’artiste ne donne plus de «il» mais du «elle» pour s’exprimer. Plus précisément, Anohni est transgenre: né avec un appareil génital qui, selon les normes sociales en vigueur, devrait lui imposer un genre particulier, alors qu’Anohni se sent autre chose. «Je ne suis pas une femme, mais un être féminin.»

Pareil débat appartient au domaine de l’intime? Anohni, c’est en cela qu’il arrive à point nommé, transforme une problématique chahutée par la résurgence des conservatismes en matière culturelle, artistique, belle avec ça, et qui plus est accessible au grand public. On sait comment de l’underground émergent les formes nouvelles de l’art. On sait comment l’avant-garde bouleverse les idées reçues lorsque, ainsi d’un Duchamp, ainsi d’un Bowie, la transgression trouve un chemin vers le mainstream. Auquel cas, Antony Hegarty, héraut d’une pop queer matinée de gospel, largement acclamé pour son timbre frémissant jusqu’en 2010 encore avec la sortie de Swanlights, portait déjà en son sein le germe d’une révolution. Laquelle démarre pour de bon sous la férule d’Anohni. Et cela ne va pas sans programme! L’artiste new-yorkais d’adoption suggère notre salut mondial par l’instauration d’un matriarcat. Plus de guerre. Plus de problèmes écologiques. Le «Future Feminism» est la seule issue de secours, ainsi qu’Anohni le suggérait il y a deux ans dans une étonnante interview au magazine en ligne Flavorwire. Avant de préciser, in fine, qu’il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit. Quand bien même le clip de Cut the World, en 2012, illustre l’élimination pure et simple de tous les dirigeants hommes. Un couteau sous la gorge — couic! — et l’acteur Willem Dafoe trépasse.

Ici l’écologie, là le féminisme. Ici une réflexion bien sentie sur l’anthropocentrisme. Et là une critique enlevée sur la domination masculine et les religions du patriarcat. Il fallait plus qu’une belle voix, des disques et des concerts vibrants pour transmettre tout le bataclan. Alors quoi? Depuis ses débuts à Manhattan, Antony/Anohni, alias Fiona Blue selon les soirs, mélange les disciplines aussi bien que les genres. Le/la voici tour à tour performeuse masquée pour les galeries d’avant-garde ou artiste de cabaret néo-burlesque pour le collectif Blacklips Performance Cult, qu’il anime de 1992 à 1995. Déjà, les tenues androgynes de Klaus Nomi séduisent Anohni, et la pratique du chant, manière variété évoluant vers un lyrisme d’opéra, s’impose comme le point fort de son art. Nomi pour l’étrange, mais aussi Boy George pour la séduction, Marc Almond pour la pop de pointe, idem de Kate Bush, beaucoup de Britanniques, en effet, sont les inspirations évidentes de l’univers Anohni. Qui, dès lors qu’il est reconnu comme musicien, lance en 2006 avec Turning une tournée de concerts accompagnés de treize femmes «transgenres», dont une part de «cisgenres» — celles que le langage courant considère comme «hétéro». Compris?

On a la voix. On a les images. Reste à écouter la musique. Qu’on adhère ou non au «Future Feminism», il n’est pas interdit de sombrer corps et âme parmi les charmes fascinants d’Anohni, chanteurse de très grand talent.

Créé: 29.04.2016, 19h29

Anohni, "Hopelessness"

C’est avant tout une voix. Un timbre. Vibrato frémissant, vibrations de gorge, quelque chose entre les amygdales et l’arrière du crâne. La signature musicale d’Anohni, son succès public depuis I Am A Bird Now en 2005, tient là, dans ce recoin de chair: affleurant des cordes vocales, le cri primal, joie et douleur confondues, était devenu un chant d’une incroyable beauté carnée.

Mais comment renouveler la matière, dès lors que le style vocal est installé? Après quatre albums dans le giron boisé, tout en cordes acoustiques, cuivres et claviers tendres d’Antony and The Johnsons, Hopelessness opte pour l’électronique dans tous ses états. Des batteries martiales proches de Woodkid pour Degrees aux bruissements industriels de Violent Man, voix distordues par les filtres sonores, des échos ronflants, pure dramaturgie hip-hop, de Drone Bomb Me, aux accents ambiants de Crisis, Anohni dresse le portrait musical des dix dernières années, osant le refrain liturgique si cher aux divas du R’n’B, solo de cornemuses en prime.

A tout mélanger de la sorte, d’autres se seraient vautrés dans une sauce insipide. Particulièrement inspiré, Anohni est allé chercher des pointures de l’électronique dites «intelligentes», Oneohtrix Point Never et Hudson Mohawke. Deux jeunes loups des machines, dont les drapés sonores, cliquetis dorés sur froufrous grinçants, offrent une trame bruitiste à ce morceau de bravoure que constitue le titre Obama: où Anohni, rythme lent, scansion lourde, récite son texte comme une prière a capella, répétitive, lancinante. A ce point de Hopelessness, Anohni touche, sans plus de références artistiques préalables, à une forme de sacré. F.G.


Anohni «Hopelessness» (Rough Trade). Sortie le 6 mai. En concert au Montreux Jazz Festival le 1er juillet.

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