Alexandra Deshorties face au défi «Norma»

Opéra La soprano québécoise est la grande attendue à l’Opéra des Nations. Portrait

Alexandra Deshorties: «J’ai besoin de sentir les mots, je ne peux pas passer uniquement par le chant.»

Alexandra Deshorties: «J’ai besoin de sentir les mots, je ne peux pas passer uniquement par le chant.» Image: LUCIEN FORTUNATI

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Le passant qui approcherait ces jours-ci le parvis de l’Opéra des Nations serait aimanté par les traits anguleux et par le regard sombre et métallique d’une femme à la chevelure argentée. Ainsi collé sur les parois boisées du siège provisoire du Grand Théâtre, ce visage à la brillance si peu ordinaire étale en très grand format un magnétisme qui dépasse l’effet de façade. Pour s’en rendre compte, il faut remonter le temps, se souvenir combien la soprano Alexandra Deshorties – celle qui nous scrute aujourd’hui – avait été bouleversante dans le rôle de Medea en 2015 à la place Neuve. Arrivée alors telle un outsider, en remplaçante de dernière minute de Jennifer Larmore, la Québécoise provoquait un séisme de grande ampleur en conférant à son personnage une profondeur tragique stupéfiante.

Le poids des légendes

Une étoile a vu donc le jour, du moins en Europe, durant les deux semaines de représentations de l’œuvre de Cherubini. Par bonheur, on en retrouvera l’éclat dès ce soir, avec la première de Norma, ouvrage incontournable du répertoire belcantiste. En chantant le rôle-titre – une première pour elle – Alexandra Deshorties se frotte là à une partition écrasante, farcie de terribles contre-ut et de vocalises aux volutes redoutables. Elle se confronte aussi à un personnage tragique que d’autres avant elle (Maria Callas la première, mais aussi Joan Sutherland ou Renata Scotto) ont marqué d’une empreinte profonde. Alors, comment gère-t-elle la pression du passé? Comment aborde-t-elle le destin de la grande prêtresse de Vincenzo Bellini? Avec appréhension, comme le suggèrent à demi-mot ceux qui l’ont vue aux répétitions? Lorsqu’elle fait son apparition au pied de la grande affiche, Alexandra Deshorties ne trahit rien de tout cela. Sourire radieux, elle se plie avec un sens certain de la mise en scène à la séance photos.

Puis elle accueille dans sa loge, d’un verbe débordant. Alors, quid des sopranos monumentales du passé? La réponse est tranchante: «Je ne veux pas faire la Norma d’une autre cantatrice et je ne peux travailler en pensant aux attentes du public. Tout le monde a ses versions de référence dans son salon, mais sur scène, c’est une tout autre histoire qui prend forme. Les subterfuges y sont bannis, tout comme le chant lissé que permettent les prises de sons multiples des studios d’enregistrement. Alors, ce qui m’importe, c’est d’être intègre et honnête avec moi-même et de m’adapter au mieux aux paramètres de mise en scène qu’on me transmet.» Dès lors, évoquer avec Alexandra Deshorties les façons de se préparer à un nouveau rôle, de travailler la voix et le jeu, vous renvoie à son degré d’exigence, à sa méticulosité maniaque et, parfois, à une certaine intransigeance.

Plongée dans le personnage

En abordant Norma, la soprano a procédé de manière holistique, en considérant toutes les facettes du personnage. Une habitude chez elle. «Après avoir pris connaissance du livret et fixé les contextes émotionnels de l’œuvre, j’écris. Je note tout ce qui me passe par la tête, je cumule les indications et les idées, même les plus disparates, à propos du langage, des rythmes, des sonorités, du jeu. Enfin, j’explore ce qui a été fait avant moi. Ce regard panoptique me permet de marier de manière instinctive et homogène les aspects liés au théâtre à ceux qui ont trait à la musique.» Le plongeon est total. Il vise à reconstituer organiquement les textures les plus infimes du rôle, d’une façon qui rappelle Actors Studio dans le monde du cinéma. «J’ai besoin de sentir les mots, ajoute la soprano, de jouer sur scène les émotions qu’ils décrivent. C’est cela qui permet de se connecter au public. Je ne peux pas passer uniquement par le chant.»

L’attachement si marqué pour la dimension théâtrale fait d’elle une anomalie dans le paysage lyrique. Longtemps, son penchant a généré autour d’elle de la méfiance et du scepticisme. «Ces dernières quinze années, on a assisté à une uniformisation des sons, du moins sur les disques. Le digital a permis de reproduire des formules, de cloner pour ainsi dire les voix. De mon côté, je ne me suis jamais inscrite dans cette démarche.» L’opiniâtreté a fini par payer. Après une carrière discrète en Amérique du Nord, la soprano éblouit en Europe. Mais la cantatrice se voit déjà ailleurs: «J’aimerais chanter deux ou trois rôles auxquels je tiens. Puis enseigner mes méthodes de travail et passer à la mise en scène.»

«Norma», de Vincenzo Bellini, Opéra des Nations, du 16 au 29 juin. Rens. geneveopera.ch

(TDG)

Créé: 15.06.2017, 17h58

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