Une édition éprouvante

Montreux Jazz FestivalBilletterie morose, concurrence exacerbée, opération Elton John, canicule… Mathieu Jaton fait le bilan d’un 53e chapitre hors norme.

Quincy Jones et Mathieu Jaton, samedi, lors de la dernière soirée du Montreux Jazz Festival, consacrée au fameux producteur de Michael Jackson.

Quincy Jones et Mathieu Jaton, samedi, lors de la dernière soirée du Montreux Jazz Festival, consacrée au fameux producteur de Michael Jackson. Image: KEYSTONE

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Mathieu Jaton a la métaphore expressive pour résumer l’édition du Montreux Jazz Festival (MJF) qui vient de s’achever, «la plus éprouvante depuis que j’ai pris la succession de Claude Nobs», convient le directeur. Il y avait de quoi. Le sommet de l’iceberg, d’abord: cette fête des vignerons qui a brouillé les repères des prélocations et contraint le MJF d’avancer d’une semaine son calendrier. Derrière elle, c’est aussi toute une mutation de l’offre live qui fait ressentir ses effets un peu plus chaque année et rend périlleux les choix artistiques et financiers.

La 53e édition du MJF s’achève ainsi sur un déficit de billetterie dans ses trois salles payantes, qui devrait être compensé «par les très bons chiffres F & B (ndlr: nourriture et boissons) de deux semaines de belle météo». Entre 240 000 et 250 000 personnes ont visité le festival depuis le 28 juin.

Il y eut également la votation de février, rejetant le crédit de financement pour un nouveau Centre de Congrès puis, un mois plus tard, l’invalidation des résultats. Il y a eu encore la mort de Pierre Keller pendant le festival, qui comptait parmi ses historiques membres du conseil de fondation. Et encore la canicule du premier week-end, qui n’est en rien synonyme de records aux bars. Le directeur du festival, Mathieu Jaton, dresse un bilan de l’édition qui s’est achevée samedi.

Racontez-nous, pour commencer, comment a pris forme le concert d’Elton John.

J’ai peu dormi à Noël, quand nous avons appris que les deux concerts au Stravinski, déjà sold out, ne pourraient finalement se faire dans le cadre de sa tournée d’adieu. La solution de facilité aurait été de dire «on annule et on rembourse». Mais la solution du stade de la Saussaz s’est dessinée et on a décidé de tenter le coup.

Pourtant, Elton John avait signé pour deux concerts «indoor» dans une salle de 4000 places. Il connaissait exactement ce à quoi il s’engageait.

Oui, bien sûr. Nous avons même la réponse du manager qui nous dit: «ce sera un show en club!» La production nous a demandé de mettre les billets en vente dès la fin de l’édition 2018, donc tout était en parfaite transparence des deux côtés. Mais au final, dans ces cas-là, l’artiste fait ce qu’il veut… Nous n’allions pas nous lancer dans une bataille judiciaire avec l’une des principales sociétés de production. Au final, tout le monde aurait été perdant.

Le printemps n’a pas été plus serein…

Non. Dès lors qu’on a décidé, avec l’accord de la production d’Elton John, que le stade de la Saussaz était jouable, on a embarqué toutes nos équipes dans ce pari. En mai, tout était lancé mais les points d’interrogations restaient nombreux: on devait résoudre de gros soucis d’accessibilité et de sécurité. Il y avait le challenge technique d’équiper un stade à partir de rien. Il y avait aussi des inquiétudes financières: nous devions écouler 7 000 billets en plus des 8 000 déjà vendus, tandis que la production d’Elton John annonçait des coûts supplémentaires les uns après les autres. J’ai eu souvent peur d’être parti tête baissée dans un truc casse-gueule. Il y a eu des moments de solitude. Après le concert, on était pas mal à pleurer comme des madeleines.

Cette expérience réussie en stade en appellera d’autres?

Elle nous permet d’imaginer des options, par exemple une délocalisation quelques soirs durant les travaux du Centre de Congrès, mais cela doit rester exceptionnel.

Niveau financier justement: les paris artistiques d’une salle de découverte comme le Lab et ses 2000 places sont-ils trop dangereux?

Non, car l’économie du festival ne repose pas sur ces salles: 24% du budget artistique va au Lab, 21% au Jazz Club, soit 1,5 et 1,1 million de francs. Considérées individuellement, ces salles ne sont fondamentalement pas rentables en direct. Mais elles s’imbriquent dans une économie globale du festival. Nos soucis apparaissent quand plusieurs déceptions se cumulent dans une même soirée. Celle du mercredi 10 juillet a été rude, car il manquait un peu de monde partout.

L’Auditorium Stravinski devient aussi un lieu de paris pour monter des affiches avec la prochaine génération de stars, comme Janelle Monae. Quand elle ne remplit pas, cela plombe-t-il le MJF?

La soirée avec Janelle Monae n’a fait que 2500-2800 personnes alors qu’une telle affiche ferait 40 000 à Londres. Ce ne sont pas des soirées budgétisées sur un sold out, cela dit. Elles sont cependant cruciales, j’en suis certain, car elles perpétuent l’ADN de fête et d’imprévisibilité du festival. Dans un marché aseptisé, formaté, les artistes ont d’autant plus envie de s’amuser à Montreux. On n’a jamais eu autant de jams!


Le grand show pour Quincy Jones

La vraie cohue montreusienne, samedi soir, était hors des salles. Ultime concert de la nouvelle terrasse Ibis sur le lac, le concert gratuit de Charlie Winston devant 400 chanceux qui firent tôt le pied de grue sur les quais surchargés, a sérieusement concurrencé en termes d’événement celui consacré avec tambours et trompettes (du Sinfonietta) à Quincy Jones. La figure tutélaire du MJF, 86 ans, recevait au Stravinski un hommage en 23 chansons retraçant son œuvre, avec un gros zoom sur les années 1980, de quoi titiller la curiosité des deux tiers de salle et d’invités de prestige, tels -M- ou Ibrahim Maalouf (qui se réserveront les chansons finales). Après une entrée en matière en demi-teinte (les compositions les plus blues du jeune Quincy s’accommodant mal de la grosse artillerie des cordes et des cuivres), l’orchestre lausannois trouve ses marques dans le clinquant des hits eighties. Il s’acoquine avec «Gimme the Night», roule des mécaniques sur «Ai No Corrida», puis attaque le gros œuvre, celui de Michael Jackson. Trois albums avec Quincy Jones comme producteur («Off The Wall», «Thriller» et «Bad») se chiffrent à 150 millions d’unités vendues: pas mal. Ce rock discoïde, ce funk robotique qui faisait la nouveauté du son Quincy trouve ici une interprétation efficace, car très scolaire. L’ampleur y est, mais pas la folie, malgré les efforts d’un danseur «moonwalkant» comme un fou et de Jonah Nilsson, bluffant dans son interprétation de Jackson.

Face à ce spectacle maîtrisé, généreux mais très cadré (les invités arrivent, repartent et font la bise à Quincy au passage), le public savoure plus qu’il ne participe, remue gentiment plus qu’il ne groove franchement – un comble pour ces grenades de groove pur que sont «Billie Jean» ou «Don’t Stop’Til You Get Enough». L’honoré, lui, dans son fauteuil en bord de scène, était tout sourire. F.B.

Créé: 14.07.2019, 20h59

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