Un «Boris Godounov» sous l’emprise du remords

OpéraL’œuvre de Moussorgski s’affiche à Genève dans une production conquérante.

Mikhail Petrenko dans le rôle d’un tsar Boris Godounov dans la tourmente, face à un peuple qui crie famine.

Mikhail Petrenko dans le rôle d’un tsar Boris Godounov dans la tourmente, face à un peuple qui crie famine. Image: CAROLE PARODI

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À terre gît le corps encore chaud du monarque, lequel, dans un ultime refus du trépas, vient de rappeler aux présents le titre et la fonction qui lui incombent: «Attendez… Je suis encore tsar!» ose-t-il, regard halluciné, en agonisant dans les gesticulations et les contorsions. Ses résistances se dissipant avec l’ultime soupir, nous sommes alors bousculés par une scène finale glaçante. Sur l’homme inerte voilà que pleuvent désormais des bouquets de fleurs et des poignées de terre jetées avec violence par des femmes en fourrure et en lunettes de soleil foncées, toutes habitées par une haine froide.

C’est ainsi que s’achève le règne tourmenté de Boris Godounov. «Sic transit gloria mundi» pourrait-on dire, pour un homme qui, depuis son accession au trône, est soupçonné puis accusé du pire crime: l’infanticide. Celui du tsarévitch Dimitri, fils d’Ivan le Terrible et successeur naturel à la charge suprême, qui fut retrouvé égorgé alors qu’il n’est âgé que de sept ans.

L’OSR, un atout majeur

Œuvre d’une densité musicale et d’une charge dramatique folle, «Boris Godounov» de Modeste Moussorgski retrouve ces jours-ci ses traits originaux – ceux de la première mouture de 1869 – sur les planches de l’Opéra des Nations. De cette nouvelle production il faut d’entrée évoquer et saluer la très grande tenue musicale, et ce tout particulièrement dans la fosse. L’atout principal du spectacle touche en effet, et avant toute chose, les oreilles. Sous la direction d’un Paolo Arrivabeni déjà inspiré il y a deux saisons dans «La Bohème», l’Orchestre de la Suisse romande chemine avec soin et précision dans les foisonnantes partitions de la pièce. On est ainsi conquis par l’épaisseur sonore et par l’élégance qui se dégagent des archets, mais aussi par les dynamiques d’ensemble, toujours ciselées et d’une grande plasticité, et on vibre enfin face à des «tutti» dont la puissance est par endroits dévastatrice.

Cette excellente tenue trouve sur le plateau un répondant tout aussi à la hauteur, dans la troupe du très solide Chœur du Grand Théâtre, qui incarne avec intensité les tourments d’un peuple et d’une cour tantôt soumis tantôt révoltés. Cette pièce cruciale laisse une empreinte profonde sur la production: sa précision chirurgicale, sa pâte dramatique et sa vigueur vocale enchantent durant les deux heures et plus du spectacle.

Le versant des voix offre d’autres points forts encore. À commencer par le rôle-titre incarné avec beaucoup d’engagement par Mikhail Petrenko. Ce tsar que la mise en scène a placé dans une modernité qui nous est quasi contemporaine, affiche avec conviction les tumultes de sa vie intérieure: remords et tiraillements sont omniprésents dans un regard toujours plus inquiétant; ils marquent un règne résumé de manière elliptique sur scène et ils se gravent aussi dans les esprits des spectateurs. Précise, engagée et au timbre limpide, sa voix souffre pourtant de l’involontaire concurrence que lui oppose Vitalij Kowaljow. Dans les costumes du moine ermite Pimène, ce dernier conquiert dès les premières notes d’un chant profond, vigoureux et au timbre délicieusement boisé. À l’heure du tomber de rideau, la basse récolte une véritable ovation. Partout ailleurs, la distribution affiche aisance vocale et jeu d’acteur abouti. Une mention spéciale va à Alexey Tikhomirov, Varlaam drôle et conquérant qu’il faudra découvrir en Boris pour un soir seulement, le 14 novembre.

Scène savamment modulée

Ce «Boris Godounov» est enfin marqué par un art certain du découpage et de la modulation de la scène. Ingénieuses, les six tours métalliques conçues par les scénographes Volker Hintermeier et Daniel Wollenzin renouvellent à chacun de leurs mouvements les volumes et les ambiances. Celle tamisée, aux lumières dorées de l’ermitage où œuvrent le novice Grigori et Varlaam est particulièrement accomplie. La mise en scène de Matthias Hartmann, elle, accompagne l’intrigue sans surinvestir les enjeux du drame mais sans laisser au public de parts de mystère et d’ambiguïté non plus. Tout est ainsi explicité d’un geste clair et limpide. La fragilité si humaine de Boris, la puissance de ses remords, effacent le faste de la cour impériale et creusent les tourments insoutenables. Jusqu’au trépas.

«Boris Godounov», de Modeste Moussorgski. Opéra des Nations, jusqu’au 15 nov. Rens. www.geneveopera.ch

Créé: 29.10.2018, 18h39

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