Tobias Richter: «J’ai fait une erreur de casting»

OpéraAprès avoir évincé Daniel Kramer de la mise en scène de «La Flûte enchantée», le directeur du Grand Théâtre explique une décision insolite.

Tobias Richter, directeur du Grand Théâtre, marque l’histoire de la maison en annulant une «Flûte enchantée» attendue.

Tobias Richter, directeur du Grand Théâtre, marque l’histoire de la maison en annulant une «Flûte enchantée» attendue. Image: OLIVIER VOGELSANG

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En se prenant au jeu du limier, en voulant fouiller dans les archives d’une maison lyrique comme le Grand Théâtre, on y trouverait des enfilades de perles. Des polémiques et des ratages, des spectacles retentissants et des productions qui ont polarisé les positions des mélomanes. Mais jamais on ne rencontrerait une histoire comme celle qui a été écrite cette semaine, lorsque le directeur de l’institution Tobias Richter a décidé de tracer un trait sur la nouvelle production de La Flûte enchantée – singspiel de Mozart –, de se séparer du metteur en scène Daniel Kramer, et remplacer le tout par une production louée à l’Opéra de Bonn. Dans ces bureaux, où il nous accueille, le directeur prend le temps d’expliquer ce qu’il considère comme un grand échec.

Pour justifier la rupture du rapport de travail avec le metteur en scène Daniel Kramer, vous évoquez des raisons artistiques. De quoi est-il question précisément?

Daniel Kramer a présenté il y a environ une année un projet de mise en scène qui a été discuté et amendé une première fois. Son concept s’est révélé d’entrée compliqué, mais aussi audacieux et intelligent. J’ai senti que cela allait demander beaucoup d’attention pour sa mise en œuvre. D’autant que La Flûte enchantée est terriblement compliquée à monter sur scène. Dès lors, nous avons eu un dialogue dense et constant parce qu’à mes yeux, il était évident que cette production devait parler au plus grand nombre, elle devait toucher le public des fêtes de fin d’année. J’ai accompagné le processus de création, étape par étape, et j’ai constaté qu’il y avait des choix de mise en scène qui ne pouvaient pas marcher, qui ne répondaient pas aux attentes de cette production.

Des exemples?

L’élimination des prêtres… Dans une Flûte, vous pouvez éluder des passages et des aspects comme celui de la franc-maçonnerie, mais vous ne pouvez pas éliminer les prêtres. Il y a un autre exemple: celui du personnage de Papageno, paré d’un costume de boucher et plongé dans un contexte plutôt violent. Dans ce cas précis, j’ai dit à Daniel Kramer qu’il fallait qu’il explique au public pourquoi le personnage se présente ainsi. Il fallait résoudre cette question, donner à la salle des clés de lecture.

Cela dit, vous connaissez l’univers de Daniel Kramer et son approche. Avez-vous fait une erreur de casting en l’engageant pour une production de fin d’année?

Rétroactivement, je peux dire que cela a été une erreur. De son côté, Daniel Kramer a peut-être sous-estimé les contraintes techniques d’une partition et d’une œuvre très compliquées. Je connaissais pourtant son langage théâtral. C’est un personnage qui a de l’humour et qui avait tout pour traduire les états d’âme qui traversent l’œuvre en question: la mélancolie, la poésie, la rigueur, etc. Mais dans sa lecture, il y avait de gros problèmes structurels qu’on ne pouvait pas corriger en enlevant un costume ou en changeant une scène. C’est un échec donc, un grand échec. Mais ce n’est pas une catastrophe.

En termes d’image, le Grand Théâtre et vous-même, vous ne sortez pas grandis de cette histoire. En êtes-vous conscient?

J’ai une mission que je prends très au sérieux. Je n’agis pas en suivant des caprices. Il m’est arrivé d’assister à la conception de spectacles où tout le monde, dans les équipes, était malheureux. Mais j’ai toujours soutenu qu’il fallait que le rideau se lève, coûte que coûte. Dans ce cas précis, je n’étais pas certain que le spectacle proposé par Daniel Kramer allait être suffisamment cohérent. Le public aurait eu affaire à une version violente, pas drôle ni comique et encore moins poétique de la Flûte. Alors, plutôt que d’aller droit dans le mur, j’ai décidé de tout arrêter. Et ce fut une décision très difficile.

Quelles sont les conséquences d’un point de vue comptable. Quel montant aviez-vous déjà engagé pour cette production?

Nous avons construit et conçu une partie importante des décors et des costumes. On peut la quantifier à deux tiers du volume global. Cela représente environ 250 000 francs. Cet argent n’est pas perdu pour autant puisque des parties importantes de décors seront réutilisées. Il y avait par exemple une maison posée sur une tournette, dont la réalisation a coûté cher, et que je compte récupérer dans une production future. Quant à l’argent qui n’a pas été utilisé et qui était au budget de cette production, son montant est moins important que celui qu’on engage pour la production remplaçante.

A ce titre, vous avez fait appel à une production de l’Opéra de Bonne crée il y a 19 ans. Combien coûte au Grand Théâtre la location de ce spectacle?

Tout a été négocié. Et à Bonn, ils ont été très, très arrangeants.

Ce qui veut dire…

Qu’ils sont restés en dessous de 100 000 francs. Ce qui signifie concrètement que le Grand Théâtre ne perd pas d’argent dans cette histoire.

N’avez-vous pas peur que, suite à ce cafouillage, le public renonce en partie à la nouvelle offre de production?

Non. Nous n’avons pas changé d’œuvre, ni de distribution, ni de dates. Ce que le public veut voir, c’est La Flûte enchantée et nous allons lui proposer une production de qualité, qui a connu un très grand succès à Bonn.

Dans cette situation très insolite, pensez-vous avoir eu l’appui du Conseil de fondation du Grand Théâtre et de sa présidente Lorella Bertani?

Madame Bertani est ma première interlocutrice. C’est elle qui cosigne les contrats dans une production et les conventions de séparation avec les artistes. Je l’ai bien évidemment informée de ma décision et elle m’a soutenu du début à la fin.

Quelle a été la réaction des artistes lorsque vous leur avez communiqué votre décision?

Je ne vous le cache pas, c’est un peu comme s’ils étaient tombés subitement dans un trou. Mais par la suite, ils ont fait preuve de pragmatisme; il n’y a eu aucune crise de nerfs mais beaucoup ont regretté le départ de Kramer. Parce que le metteur en scène a su se faire apprécier.

Estimez-vous que les équipes disposent d’assez de temps pour s’immerger dans la nouvelle production?

Oui, on y arrivera, j’en suis certain.

Dans quels termes êtes-vous resté avec Daniel Kramer?

Nous sommes actuellement en discussion avec son agent, qui est aussi son avocat. C’est une personne très raisonnable et je pense que nous trouverons un accord satisfaisant. Mais au-delà de cet aspect, j’espère pouvoir garder la porte ouverte et avoir l’occasion de l’inviter dans une production future. Il ne faudrait pas rester sur des blessures et la meilleure manière de guérir, c’est de se mettre d’accord sur un nouveau projet. Au fond, mon estime pour lui demeure intacte. (TDG)

Créé: 03.12.2015, 20h31

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