Soprano, l’idole des jeunes venue du hip-hop

InterviewA 37 ans, la vedette de la variété hexagonale n’oublie pas les valeurs d’antan: paix, amour, unité et, surtout, having fun.

Soprano, chanteur et rappeur marseillais, pose pour notre photographe dans un hôtel genevois.

Soprano, chanteur et rappeur marseillais, pose pour notre photographe dans un hôtel genevois. Image: Magali Girardin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

L’autre jour dans la cour de l’école, ils étaient une poignée de gamins à jouer balle en main sous le panier. Dix ans d’âge, guère plus. Sur le banc, une petite sono crachote un air de fiesta, rythme trépidant d’un coupé-décalé accéléré, paroles portées haut par une voix de tête: «J’suis en feu/J’suis chaud/J’suis chaud/J’suis chaud/J’suis en feu». Le refrain traînait parmi les tubes de l’été; il campe en bonne place à présent sur la liste des téléchargements favoris des gamins. Signé Soprano, chanteur rappeur marseillais du genre jovial sans fausse pudeur, héraut anti-bling-bling de la nouvelle «musique urbaine» hexagonale.

Modèle des Maître Gim’s et autres Black M, auteur d’une pop efficace et légère servant autant de moments fun que de leçons sur le «vivre ensemble», l’ancien pilier des Psy 4 de la Rime a livré à la fin du mois d’octobre son quatrième album, Everest. Il sera sur scène le 7 avril à l’Arena. Le voici en interview. Où il sera souvent question des «quartiers», soit les quartiers nord de Marseille, qu’on appelle ailleurs en France les cités, marqués par une forte population issue de l’immigration. Là d’où vient Soprano.

On vous qualifie couramment de rappeur. Est-ce correct?

Je fais de la musique urbaine. C’est la poésie de la variété française, les jeux de mots et l’engagement du rap, un petit côté africain aussi mélangé au reggae et à l’electro. C’est ça, la musique urbaine: quelque chose que la rue a récupéré pour y coller son identité.

Rap, afro, électronique, variété: de Maître Gim’s à PNL, l’actualité musicale française a-t-elle son identité propre?

Une chose est certaine, les musiciens ne tournent plus en boucle mais cherchent du nouveau, de la diversité. PNL, ça sonne parfois comme du Indochine mais avec les termes du quartier. C’est la musique française la plus répandue, la musique que les jeunes écoutent.

Ce qu’on appelle encore «rap» est-il le domaine musical le plus inventif?

C’était déjà le cas avant: les premiers beatmakers, pour construire leurs instrumentations, trouvaient des idées originales parce qu’ils mettaient ensemble un vinyle de jazz et un autre de classique sur une rythmique funk empruntée à un disque de James Brown. Ça faisait un truc différent de ce qu’on entendait partout. Cette créativité-là a toujours cours.

C’est aussi le domaine le plus réactif, de par les mots qu’il véhicule?

Celui qui connaît le moins de limites, en tout cas. Pourquoi les rappeurs aiment-ils tant Renaud? Parce qu’il était sans limites, réactif et traitait l’actualité sans prendre de gants.

Et le jeune public, que demande-t-il?

Les jeunes d’aujourd’hui ont besoin de s’amuser. Ils n’ont plus envie de trop réfléchir. Ils ne sont pas bêtes mais veulent se lâcher. En musique, c’est la forme plus que les textes qui les intéressent.

Il y a quarante ans, la mouvance hip-hop défendait des valeurs telles que paix, amour, unité and having fun. Oubliées?

Les valeurs du hip-hop, les jeunes s’en foutent! Je vous donne mon propre exemple: enfant, je voulais être chanteur – c’est pour ça qu’on m’appelle Soprano. Je suis tombé sur le rap au quartier. Et ce que j’aimais, c’était le côté hip-hop justement: ses valeurs et les arts qu’il inspirait – danse, graffiti, djing, rap… Des mecs posaient des haut-parleurs aux fenêtres, on faisait des grillades, on dansait, on prenait le micro. Mais, aujourd’hui, le rap est devenu une entité à part. Et tout ce qu’on combattait avant avec l’état d’esprit hip-hop revient: pour être plus crédible, on dit qu’on vend de la drogue! C’est peut-être notre société qui a changé, qui est devenue plus violente.

Vous évoquez dans vos textes les termes de «tolérance», «solidarité», «famille»… A l’attention des jeunes?

Et c’est important. Les valeurs personnelles, c’est la colonne vertébrale d’une vie. Dans mon cas, j’évoque l’Everest comme métaphore de la vie, du dépassement de soi.

Vous vivez toujours à Marseille. Quelle existence y menez-vous?

Je ne vis plus dans les quartiers, mais tous mes collègues y sont. C’est là-bas que je suis bien. A Marseille, tu peux me croiser dans un snack à manger un kebab. Je connais le serveur, j’ai grandi avec lui. Les quartiers, ça me parle, ça me touche. Et maintenant que je suis dans la lumière, je dois en parler, «représenter» le monde d’où je viens, mettre en avant ses côtés positifs et briser les clichés. Marseille, c’est jeune, c’est cosmopolite. C’est mélangé. Marseille, c’est un pays plus qu’une ville. Il y a des génies du rap à Marseille, des poètes! C’est Jul par exemple, le petit gars du quartier qui passe ses journées à bosser derrière l’ordinateur. Mais comme il y a le mot rap, avec ce «rrrr» qui fait peur, les gens ne tendent même pas l’oreille!

Vu de Marseille, le débat sur l’identité nationale française, cela donne quoi?

Paradoxalement, les villes du Front national sont autour de Marseille. Ainsi qu’une Mairie désormais… J’y suis allé un jour pour marier un Algérien et une Comorienne, avec le maire frontiste. C’était très rigolo… Aujourd’hui, la division est partout. Mais on reste bien à Marseille. Mon voisin d’en haut est juif, celui d’en bas Irakien. J’ai grandi avec des Turcs. Le dimanche, la dame d’à-côté revenait de l’église pour nous amener à manger… Marseille, c’est le meilleur exemple de société, de vie. C’est ça qu’il faut mettre en avant aujourd’hui. C’est impératif pour notre sécurité, pour l’avenir de nos jeunes aussi.

Il y a dix ans, vous chantiez «La bombe humaine» pour évoquer la dérive des jeunes sans attaches…

La personne la plus dangereuse est celle qui n’a plus rien à perdre. Donnons-lui quelque chose de beau, alors! Et ça, ce n’est pas du marketing, ni une mode. C’est citoyen. Il faut pouvoir imposer le message du vivre ensemble.

Vous êtes de confession musulmane, pratiquant, et considérez qu’il s’agit d’un choix privé.

Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. Cette phrase, je l’ai apprise à l’école et je continue de la sortir à tous mes concerts. Tout le monde est différent, tout le monde a son histoire. Je suis musulman, je fais mes prières. Des collègues courent tous les jours qu’on dirait des Usain Bolt, ça les met bien dans leur tête. Il faut respecter les choix de chacun pour qu’on vous respecte. C’est important. Mais peut-être que je suis fou! Un utopiste, complètement taré…

Vous mêlez message politique et divertissement en digne héritier d’IAM, qui n’en faisait pas moins il y a vingt ans déjà: c’est la variété consciente, en somme?

La musique, ce sont des humeurs. Le matin, j’écoute Bruno Mars pour danser sous la douche. A midi, un truc super-hardcore, comme si je regardais Scarface. Avec ma femme, mets-moi un petit Drake ou du Norah Jones pour que je puisse faire le lover. Tandis qu’avec mes enfants, peut-être un Maître Gim’s: qu’on chante ensemble et alors je suis bien content!

Soprano «Everest» (Parlophone). En concert le vendredi 7 avril 2017 à l’Arena. Info: soldoutprod.com

Créé: 25.11.2016, 20h04

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

30 avions de Swiss immobilisés pour des problèmes de moteur
Plus...