Salvatore Adamo, l’humour aux petits soins de l’amour

InterviewAvec «L’amour n’a jamais tort», le chanteur ajuste aux sentiments de toujours l’ironie que lui suggère son grand âge.

Salvatore Adamo, chanteur: «A mon âge, je commence à me sentir plus crédible dans une certaine autodérision».

Salvatore Adamo, chanteur: «A mon âge, je commence à me sentir plus crédible dans une certaine autodérision». Image: Laurent Guiraud

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Enfant, il aura voulu tour à tour faire missionnaire, parce que ses professeurs étaient des frères catholiques, aussi bien qu’aviateur ou footballeur. Mais dans ce «cycle des rêves», comme il l’appelle, Salvatore Adamo, né le 1er novembre 1943 à Comiso, en Sicile, il n’y a jamais eu chanteur. «Par superstition. J’avais remarqué que les choses dont je rêvais n’arrivaient jamais.»

Tout avait commencé avec une «bravade», la participation en 1960 à un radio crochet au Luxembourg. Ce n’était certes pas le premier. Mais le début d’une vocation. Et les prémices d’une carrière. Cinquante ans plus tard, le «tendre jardinier de l’amour», comme le surnommait son compatriote Brel, aura écoulé de 80 à 100 millions d’albums dans le monde: Belgique, Suisse, France, Allemagne, Turquie aussi, Chili encore, et Japon bien sûr, où la traduction de Tombe la neige fait partie des tubes de la variété locale. Aujourd’hui paraît L’amour n’a jamais tort. Salvatore Adamo, 72 ans, se présente à l’interview. Courtois, chaleureux, jamais avare de gratitude.

«L’amour n’a jamais tort», ce titre suggère un recueil de bluettes. Or, ce n’est pas le cas.

Dans la chanson, ça dit plus souvent «l’amour est le plus fort». Mais ça faisait un peu trop optimiste par les temps que nous vivons. J’assume mon rôle de saltimbanque. Un des titres, Chanter, a été écrit au lendemain de Charlie Hebdo. Refaire encore le coup du p’tit chanteur qui vous rêve la vie? Je suis là pour ça. Ma naïveté est lucide. Et même si j’ai la réputation de faire des chansons légères, voilà mon propos: «J’ai pleuré tout comme vous l’esprit de liberté abattu en plein vol».

C’est en évoquant les drames de l’actualité qu’on touche les gens?

J’estime qu’en chanson, on se doit de poétiser le propos, aussi grave soit-il. Il y a dans l’écriture un côté chroniqueur. Voilà treize chansons, choisies parmi cent autres. Or, ce n’est pas tant mon humeur mais celle du temps qui a dicté ce choix. Puis, en réaction à la morosité, passé les premiers titres plus graves de l’album, j’ai voulu une tonalité plus joyeuse et humoristique.

L’humour, l’ironie aussi, est-ce une manière de rendre la gravité plus belle?

Ça la met en exergue. Voilà qui nous emmène danser, tel Les filles du bord de mer. Possible qu’à mon âge, je commence à me sentir plus crédible dans une certaine autodérision. Et dans un début de philosophie humoristique. J’ai besoin de ce recul sur ce que je suis, professionnellement et dans ma vie. Avant, je n’avais pas le temps, et mes enfants m’attendaient. Désormais, j’ai le temps mais mes enfants sont occupés! Voilà peut-être un juste retour des choses. Que j’essaie de traiter avec humour. L’humour, c’est bien l’élégance du désespoir, n’est-ce pas?!

L’autodérision, c’est aussi votre chien qui, paraît-il, vous signale en battant de la queue si la chanson est bonne…

C’est le seul être vivant que j’accepte dans mon home-studio. J’espère que personne ne va se vexer. Parce que, finalement, ma chanson commence avec mon labrador pour aboutir au président d’Universal, Pascal Nègre.

Vous êtes insomniaque, je crois?

J’ai des nuits laborieuses. Je travaille en dormant et je me réveille avec des mélodies. Je sais que ça arrive à certains de mes collègues. Figurez-vous — c’est un de mes hobbies — que je lis des ouvrages d’astrophysique. Et je vais même en septembre au colloque annuel dans le Midi, à Mouans-Sartoux. Il y a là des scientifiques tels qu’André Brahic, l’éthologue Boris Cyrulnik également. Je suis dans le public, j’écoute. Je lève mon doigt. Je pose ma question: se réveiller en pleine nuit avec une mélodie toute prête, est-ce plausible? La réponse est positive, certains des chercheurs avouent eux aussi trouver des réponses en dormant.

Le corps vieillit. Mais le cerveau, lui, peut continuer de s’affûter…

D’ailleurs, j’ai de plus en plus de mal à dormir! Alors je prends mon dictaphone, je me réveille, enregistre, puis me recouche. Je me souviens d’une chanson précise, Le ruisseau de mon enfance, en 1968, dont j’ai rêvé le refrain, avec paroles et musique. «Parle-moi de mon enfance mon vieux ruisseau/Du temps où coulait ma chance au fil de ton eau.» Au réveil, je l’avais retenue. Mais j’ai d’abord cru au souvenir d’un air entendu ailleurs. Alors j’ai interrogé ma femme, puis mes amis. Pour en arriver à cette conclusion. Et je vais vous dire une chose, qui a l’air d’une parabole, d’une allégorie: j’ai rêvé, une nuit, de la plus belle chanson que j’aie écrite. Mais de celle-là, bien sûr, je n’ai retenu ni une note, ni un mot! Depuis, j’entends parfois, de loin en loin, des mélodies qui se rapprochent de celle après laquelle je cours…

Une chanson qu’on imagine métissée. Vous êtes né en Sicile et avez grandi en Belgique.

Ce métissage, je l’assume complètement. Et je n’en joue pas, parce que j’en suis totalement imprégné. Enfant, en Belgique, on écoutait à la radio le festival de San Remo. Les chanson italiennes, napolitaines, m’ont bercé. Mais on écoutait aussi ce qui se passait chez les francophones: Tino Rossi, Luis Mariano, puis Brassens, Brel, Béart, avant de découvrir Ferré sur le tard.

Sans oublier les fanfares des mineurs belges. Qui font écho aux fanfares italiennes.

C’est Nino Rota! C’est une mélancolie dans laquelle on se complaît parce qu’elle vous fait du bien. II m’est arrivé d’écrire les chansons les plus humoristiques en plein chagrin. Ou, à l’inverse, être très joyeux et sortir une chanson qui plombe complètement l’atmosphère. C’est une réaction des contraires. Car pourquoi aurais-je une réaction positive à la gaieté que je ressens déjà?! Ça, c’est peut-être sicilien. J’ai lu Gesualdo Bufalino, un des grands auteurs italiens, né à Comiso tout comme moi. Dans Etre ou être à nouveau, il explique la sicilianité. Le fait d’être sur une île. De vouloir rester entre nous mais quand même aller loin. De vouloir revenir en vainqueur. Cette tendresse qui parfois se transforme en violence, aussi. Je m’y suis retrouvé à un point! J’ai été souvent choqué du cliché que certaines personnes ont de la Sicile. Sa caractéristique, c’est pourtant la droiture absolue. Chaque fois qu’un juge a été abattu, un autre a pris sa place en sachant ce qu’il risquait.

Quels rapports entretenez-vous avec votre pays natal?

Mon père est décédé par noyade le 7 août 1966 sur une plage en Sicile. La réaction de ses soi-disant amis a fait que je n’y suis plus retourné pendant quinze ans. Cette histoire avait quelque chose de Zorba le Grec. En 1981, quinze ans après, une revue belge organise un concours dont le premier prix était un voyage en Sicile. Avec moi! J’y suis retourné pour visiter l’Etna, Taormina... Et je m’en suis voulu. Pourquoi étais-je aussi stupide d’en vouloir à la Sicile, alors que je n’en voulais qu’à une poignée d’individus? Depuis, je m’y suis rendu pratiquement tous les ans, et j’ai rencontré des amis qui m’ont montré la Sicile sous ses plus beaux aspects. Une ville comme Ragusa, pour moi, c’est la plus belle du monde, toute en escaliers, avec partout des palais gothiques et baroques. Et quelque chose dans l’air qui me lie, qui me dit ce à quoi j’appartiens. C’est inexplicable. Et c’est une beauté que je ressens de plus en plus.

Brassens avait fait sa «Supplique pour être enterré à la plage de Sète», sa ville natale. Et vous, que demandez-vous?

Mes parents, mon père, ma mère, tous sont enterrés à Jemappes, en Belgique. Il restait une place, j’espérais que ce soit la mienne. Entre-temps, malheureusement, mon frère est parti, qui avait dix ans de moins que moi. Et mon cousin, mon road-manager, à son tour il y a deux ans. Mais je sais que sera à côté d’eux, quelque part.

Salvatore Adamo, «L’amour n’a jamais tort» (dist. Universal) (TDG)

Créé: 26.02.2016, 20h09

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