Prince est mort, vive le roi

HommageLa star du rock a été retrouvée sans vie dans sa demeure du Minnesota. Retour sur un parcours monstrueux.

Prince s'était produit le 16 août 1990 au Stade de la Pontaise.

Prince s'était produit le 16 août 1990 au Stade de la Pontaise. Image: Didier Varrin

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On pensait que la mort de David Bowie, le 10 janvier dernier, avait purgé l’année 2016 de son potentiel de sidération. La disparition de Prince, survenue hier, a secoué une nouvelle fois la planète. L’une des ultimes rock stars a été retrouvée sans vie dans sa demeure de Chanhassen, dans le Minnesota, après avoir souffert durant plusieurs semaines de symptômes proches de la grippe. Six jours plus tôt, son avion privé avait dû se poser d’urgence afin que le chanteur de 57 ans soit hospitalisé, ce qui ne l’avait pas retenu de se produire en concert le lendemain soir.

Sidération, donc. Parce que Prince, monstre de talent et d’intelligence, s’était installé depuis longtemps dans la psyché collective, vedette omniprésente des années 1980 et 1990 puis, de façon plus insidieuse, ermite soignant sa légende, monarque hors du système dont chacune des régulières apparitions déclenchait un intérêt redoublé. Sidération aussi parce que rien ne laissait supposer la mort d’un musicien encore jeune, peu réputé pour ses excès – au contraire, Prince revendiquait une hygiène d’ascète et avait viré plusieurs de ses musiciens lorsqu’ils fricotaient avec la drogue. S’il partageait avec son éternel rival Michael Jackson le génie musical et le goût du mystère, il ne le concurrençait en rien au registre de la pharmacopée délirante.

Prince est mort, donc. Il rejoint ses pères et clôt sans doute la lignée des parrains du groove afro-américain, lui qui fit la jonction entre l’histoire du funk et la modernité de la pop MTV. De James Brown, Sly Stone et George Clinton, il avait été le plus doué disciple. A cette tradition, il avait adjoint la virtuosité insane de Jimi Hendrix et la provocation rock’n’roll de Little Richards. Le touche-à-tout se savait doué – prédestiné même au succès: Prince n’était pas un pseudo de narcissique ultime mais bien le prénom que John Lewis Nelson, pianiste de jazz, avait choisi pour son fiston!

Ainsi armé, Prince avait écumé les clubs de son Minneapolis natal avant de signer à l’âge de 17 ans un contrat discographique. For You sort en 1978, dans une relative indifférence. Mais à l’instar d’un Bruce Springsteen à la même époque, aussi carré et prolo sur scène que Prince était flamboyant et libidineux, «le nain de Minneapolis» (160 centimètres sans talonnettes) conquiert les foules par la qualité et la force de ses prestations live. Fondateur du Montreux Jazz et responsable pour l’Europe de Warner Music (chez qui Prince avait signé), Claude Nobs se rappelait de la première tournée sur le Vieux-Continent du jeune prodige. «On comprenait tout de suite à qui l’on avait affaire.»

Prince comme perfectionniste A peine signé, il s’arrange pour conserver un contrôle artistique absolu (et tous les droits d’auteur) sur ses trois premiers albums. Danseur impeccable, chanteur complet, guitariste mais aussi batteur et bassiste virtuose, Prince maîtrise la conception de sa musique de A à Z. Il investit rapidement dans son propre studio et engage à demeure un tailleur pour préparer ses costumes. Il sait placer son funk dans l’air du temps synthétique: dans une veine de funk discoïde assez classique, il récolte le succès dès son second disque éponyme en 1979. Mais les tubes de groove glacé de 1999, trois ans plus tard, font de lui une star planétaire, que confirmera le succès gigantesque de Purple Rain, en 1984. Aux côtés de Madonna, Jackson et Springsteen, Prince règne sur la pop.

Prince comme provocateur Si Michael était le gentil garçon, l’auteur de Dirty Mind (esprit tordu) se vautre dans une luxure outrancière, jouant en résilles et talons hauts sur une androgynie trouble, que double son apparent métissage black, white et latino. Il endosse volontiers le rôle de punk de service, bien conscient que cette provocation lui permet de se positionner auprès d’un large public.

Prince comme prophétique Au milieu des années 1990, alors que ses chansons ne trouvent plus aussi facilement le chemin vers le haut des hit-parades, il mise en pionnier sur Internet, afin de développer un contact plus direct avec ses fans. Il s’engage à cette époque en un bras de fer avec Warner et, pour casser son contrat, se présente alors sous un symbole ou comme «l’artiste que l’on connaissait sous le nom de Prince». Autre élément «prophétique», il revendique haut et fort sa foi de témoin de Jéhovah…

Prince comme pop En 40 ans, l’artiste a sorti de ses studios une quarantaine de disques pour un total de 100 millions de ventes. Ces dernières années, il avait accéléré la cadence, publiant sans souci d’agenda ou de promotion des disques de qualité variable mais qui, toujours, trahissaient la soif musicale du stakhanoviste de la composition, à la frontière de tous les styles.

Prince, enfin, comme prodige A l’heure de refermer sans trop y croire le cercueil sur les traits fins d’un musicien inclassable, on le revoit gorgé de vie, irradiant tel que les spectateurs du Montreux Jazz l’ont admiré à six reprises: un concert en 2007, puis deux le même soir en 2009, enfin trois shows sur trois nuits en 2013. Au-delà de l’événement pour le festival (billets vendus en moins de 10 minutes) et la région (à laquelle Prince avait rendu hommage en composant une chanson, Lavaux), la venue de Prince avait permis de témoigner du talent pur de celui qui, jamais, ne donna le même concert montreusien. Prince inventait chaque instant, improvisait avec une insolence de gueux et une classe d’aristocrate. Dansant sur ses talons au milieu d’un solo impossible, il lançait des clins d’œil amusés au public. L’image de la grâce qui ne meurt jamais.

Créé: 21.04.2016, 22h54

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«1999» En 1982, Prince, qui mitonne depuis quatre ans sa synthèse entre jazz, funk, soul et rock, réussit enfin un grand coup en plaçant ce double album dans la course au top des ventes. C’est la chanson Little Red Corvette, un thème pop, qui ouvre sa renommée à un large public.

«Purple Rain» En 1984, Michael Jackson semble indéboulonnable avec son Thriller . C’était sans compter sur Prince. Purple Rain, album doublé d’un film, impose Prince superstar, lequel modifie son jeu de scène érotique pour une sensualité plus générique. Mais quelle moiteur!

«Sign O’ the Times», 1987. Purple Rain avait touché le monde entier? Avec Sign O’ the Times, ce sont les fans de groove, de glamour rock et de production avant-gardiste que séduit le «Génie de Minneapolis», novateur et perfectionniste. Drogues, gangs et funk en béton, Prince parle de son époque.

«Diamonds and Pearls», 1991. Gett off, Cream, plus encore que la chanson titre Diamonds and Pearls, raniment la verve créatrice de Monsieur. En y ajoutant du rap, Prince colle à l’actualité musicale. Et les paroles évoquent ce par quoi l’humanité entière se fait du bien.

«Love Symbol Album» En 1992, les relations avec sa maison de disques s’enveniment. Prince refuse de céder.
Le musicien opte pour une nouvelle signature, symbole masculin et féminin mêlé. Résultat? Fort bon, quand bien même les puristes préfèrent - déjà - l’ancien Prince.

«Musicology» 2004. S’émanciper des maisons de disques: jusqu’à l’heure du téléchargement sur Internet, Prince aura tout essayé, y compris la distribution gratuite au sortir des concerts, comme ce sera
le cas pour Musicology. Un dernier grand album.
Fabrice Gottraux

Les chaudes larmes des USA

L’émotion provoquée aux Etats-Unis par la mort subite de Prince à Chanhassen, près de Minneapolis, hier, est à la hauteur de l’influence de l’artiste. En voyage en Arabie saoudite, Barack Obama a regretté le décès d’un «virtuose» dans un communiqué: «Peu d’artistes ont eu une telle influence sur le son et l’évolution de la musique populaire et touché autant de monde par leur talent.»
En juin de l’année dernière, le président des Etats-Unis s’était offert un concert de rêve à la Maison-Blanche en invitant le discret Prince et le toujours fidèle Stevie Wonder, qui avait joué à ses meetings de campagne en 2008 et 2012. Fidèle à l’image du «Kid de Minneapolis», la performance avait été entourée du plus grand secret jusqu’à ce que le révérend Al Sharpton, l’un des invités, ne puisse plus résister à la tentation de partager sur les médias sociaux son «expérience incroyable». Plusieurs chaînes de télévision américaines ont interrompu leurs programmes hier pour consacrer des émissions spéciales à la disparition de Prince, un musicien resté fidèle à Minneapolis, la ville où il est né il y a 57 ans. Al Sharpton a révélé sur Twitter que l’artiste l’appelait régulièrement pour donner «discrètement de l’argent aux familles de victimes» de fusillades comme Trayvon Martin, un jeune Noir abattu par un Blanc acquitté en juillet 2013 en Floride. Artiste engagé, Prince avait écrit l’an dernier un morceau intitulé Baltimore en réponse aux émeutes provoquées dans la ville du Maryland par la mort de Freddie Gray, un Noir brutalement arrêté par la police. Et il y avait donné un concert de bienfaisance au cours duquel il avait appelé les jeunes à «réparer un système brisé».

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