«No Billag» fait trembler les musiciens genevois

EnquêteLes milieux culturels sont très liés à la RTS. Ils redoutent la fin de la redevance. Tour d’horizon.

La RTS soutient de nombreux événements culturels, comme ici lors du concert de l’Orchestre de la Suisse romande au Victoria Hall.

La RTS soutient de nombreux événements culturels, comme ici lors du concert de l’Orchestre de la Suisse romande au Victoria Hall. Image: Pierre Albouy

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Dans leur mission, telle que définie par l’article 93 de la Constitution, la radio et la télévision suisses ont pour mandat de contribuer «à la formation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement». En cherchant à supprimer la redevance finançant ces médias nationaux, les initiants de «No Billag» prennent le risque d’affaiblir un rouage important de l’aide à la culture du pays. «Ce qui me touche le plus, c’est que l’on supprimerait l’idée même de service public de la Constitution», s’enflamme Jean-Yves Cavin, directeur artistique du Cully Jazz Festival, qui s’engage avec détermination contre l’initiative. «C’est la première fois que l’on se positionne ouvertement sur une votation populaire. Nous avions hésité lors des lois sur Lavaux et sur la Loterie Romande. Nous ne l’avions pas fait. Cette initiative va tellement à l’encontre du fait de vivre en société, de considérer les centres d’intérêt de chacun, que nous avons décidé d’engager la personne morale de la manifestation. La dimension commerciale ne peut pas devenir l’unique juge d’une pertinence artistique. Et je m’y connais. Le Cully Jazz n’est basé que sur 10% de subvention: il est donc commercial à 90%.»

Réalisations de séries TV, diffusions de concerts et interviews d’artistes sont désormais placées sous une épée de Damoclès jusqu’à la votation de mars prochain. De la production à la promotion, l’entier du spectre est concerné. Si toutes les disciplines artistiques sont susceptibles de voir leur champ d’action drastiquement réduit, celles qui jouissent d’une diffusion directe, comme la musique, le cinéma ou l’humour, sont particulièrement visées par ce combat politique où l’enjeu culturel n’est pas toujours bien discerné. Si le très actif militant «No Billag» Nicolas Jutzet pointe les 18% du poste «Culture, société, formation» du budget de la SSR, il faut encore compléter ce chiffre par les 6,9% alloués à «Musique, jeunesse» et les 23,3% à «Divertissements, films». Conçue dans un sens très large, la culture représente donc près de la moitié du budget global du service public (environ 1,5 milliard).

Pour en rester au milieu musical, domaine illustrant bien la problématique, la plupart des acteurs gardent leurs nerfs mais ne sont pas moins conscients des menaces qui pèsent sur leur activité avec «No Billag». «Il est clair que la RTS représente une promotion considérable pour les artistes, et cela dans tout le pays», remarque Christian Fighera, de Two Gentlemen, label et tourneur qui compte beaucoup d’artistes suisses au nombre de ses prestataires. «La charte qui garantit 20% de musique suisse est un soutien fort pour les artistes locaux. La diffusion est aussi une source de revenus. Dans nos décomptes de droits d’auteur, 40% à 50% viennent directement de là.»

Ces gains sont souvent modestes. Ils ne représentent pourtant pas seulement un bénéfice matériel, mais aussi une visibilité accrue, aspect crucial pour les musiciens en début de carrière. «Pour les artistes émergents qui font leurs premiers pas sur scène, la radio est aussi l’occasion de réaliser des live, renchérit le responsable de Two Gentlemen. Je ne vois pas qui pourrait remplacer cette attention. Je rappelle que Sophie Hunger a été découverte lors d’une session Paradiso.» Pour Laurent Pavia, chef de l’Unité Musiques de la RTS, ce «repérage» – une expression chère à Couleur 3 – fait partie des missions du service public. «Nous sommes les premiers et souvent les seuls à diffuser ces musiciens encore inconnus du public. Cela permet de lancer leur carrière en Suisse, mais aussi, pour certains, de leur faire traverser les frontières. «No Billag» menace clairement la diversité artistique dans notre pays.»

Le constat ne s’appliquerait pas qu’au devenir individuel des artistes, mais à des courants musicaux qui dépendent, ne serait-ce qu’en partie, de cette forme de subventionnement. C’est l’avis d’un Jean-Yves Cavin soucieux de l’avenir de sa musique de prédilection: «En Suisse, en France ou en Angleterre, ce sont uniquement les chaînes du service public qui font connaître les artistes de jazz. On ne va pas les trouver sur NRJ ou sur TF1! Cette musique passera sous le radar médiatique et Internet ne suffira pas à prendre le relais. Moins les artistes sont connus et plus il deviendra difficile d’attirer l’attention sur notre programmation.»

Les événements ponctuels ne sont pas les seuls à sentir le vent du boulet. Les institutions de la musique classique prévoient des difficultés très concrètes en cas d’abandon par le service public. L’administratrice générale de l’Orchestre de la Suisse romande, Magali Rousseau, anticipe avec inquiétude la fin d’un partenariat avec la RTS. «Nous lui cédons l’exclusivité des droits sur les captations de concerts. Cela nous apporte des entrées financières qui couvrent une part non négligeable de notre budget de fonctionnement. Sans cet accord, nous n’aurions pas les moyens de nous offrir des captations audio et vidéo et d’organiser la diffusion des contenus.» Les conséquences s’étendraient aux images puisque Arte et Mezzo synchronisent leurs captations avec les sons de la RTS. Un événement radio maison comme les Schubertiades, qui popularise la musique classique, ne survivrait probablement pas. «Si je devais chercher des fonds privés, je pense que je trouverais 200 000 francs, mais jamais le million que coûte la manifestation», évalue Alexandre Barrelet, rédacteur en chef Culture de la RTS.

Autre volet, non des moindres dans la perspective de la cohésion culturelle d’une Suisse disparate, la représentation des minorités linguistiques risque de souffrir. Les Romanches et les Tessinois sont en première ligne, mais les Romands ne seront pas épargnés. Priscille Alber et Guillaume Noyé, codirecteurs de Voix de Fête, festival très francophone avec 50% d’artistes suisses, le craignent. «Nous avons un partenariat historique avec Option Musique et, d’une manière générale, la RTS est un de nos meilleurs ambassadeurs pour ce qui est de soutenir des découvertes francophones. La situation est déjà difficile pour les artistes suisses, qui peinent à vivre et à faire parler d’eux dans un petit pays. La loi du marché ne pourra que les prétériter au profit des gros artistes anglo-saxons.»

Collaboration: Rocco Zacheo


De Robin Girod à Éric Linder, les musiciens genevois réagissent

Pour ou contre l’initiative «No Billag»? Les ténors de la scène genevoise réagissent, côté musiques actuelles.

À commencer par Robin Girod, fer de lance du rock lacustre, qu’il anime depuis des années, de Mama Rosin à Duck Duck Grey Duck. Un souvenir, d’abord: «Je fuyais systématiquement l’appartement quand je voyais arriver les agents Billag en pardessus de détective privé, et je prévenais les voisins de planquer leur télé. Aujourd’hui, je comprends enfin à quoi tout cela sert.» Et puis: «On nous parle du retour du vinyle, d’acheter notre musique sur iTunes? Ce n’est qu’un leurre! Aujourd’hui, un musicien ne vend plus. Labels et groupes rament, quels que soient leur format et leur notoriété. Ils doivent se débrouiller autrement. Se rassembler. Se soutenir. Partager. La scène suisse est une scène musicale incroyable. Et les radios y sont pour beaucoup. Avec des programmateurs aux commandes qui font un boulot magnifique et sont un soutien inespéré pour la richissime scène locale.»

Sur ses paroles enflammées, nous retrouvons Marc Perrenoud. Pianiste de jazz bien connu, notre interlocuteur s’étonne qu’on n’évoque jamais les fournisseurs d’accès: «Chaque famille dépense énormément d’argent, des centaines de francs par mois, pour être connectée, possède quatre ou cinq abonnements. Or, cela n’est jamais remis en question. On voudrait le musée gratuit, mais le billet de bus pour s’y rendre à 50 francs?» Une absurdité, selon le jazzman genevois, qui résume de la sorte une initiative qu’il qualifie de «hors sujet». «La radio, c’est l’information officielle qui rend compte de l’administration du pays, de son économie, de sa bonne marche, également de ses artistes.» Pour répondre aux tenants d’une libéralisation complète des médias, le pianiste ajoute encore: «Il y a des échelles de valeurs dans la chaîne d’information: un blog, un journal gratuit et la RTS n’ont clairement pas le même poids.»

L’impact, de même que le prestige de la radio publique, le chanteur Polar, Éric Linder de son vrai nom, par ailleurs directeur du Festival Antigel, les reconnaît pleinement. Et manifeste une vive inquiétude de savoir que ce soutien important à la création musicale suisse pourrait disparaître: «Depuis mes débuts dans les années 90, j’ai largement surfé sur de tels soutiens, que ce soit dans le cadre de festivals tels que MX3 ou Label Suisse, ou lors d’une carte blanche à la RTS.» Au contraire, rappelle Éric Linder, «les radios privées, pressées par les annonceurs de faire de l’audimat, priées par leurs sponsors de faire du chiffre, ont toujours recours au sondage pour élaborer leur programmation musicale. Si au bout de quelques secondes, l’auditeur test ne vous reconnaît pas, vous êtes virés de l’antenne. C’est aussi simple que cela.»

Mettre en avant des musiques pas nécessairement commerciales, voilà encore ce que relève Vincent Bertholet, pilier de la scène underground du bout du lac, contrebassiste et également programmateur de concerts: «Les conséquences de l’initiative «No Billag» seraient assez négatives pour les improductifs dans mon genre, que ce soit avec l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp ou le Festival Face Z. Nous cherchons constamment à nous éloigner des sentiers battus, et il n’y a que les radios publiques qui puissent prendre le risque de parler de nous. On a pu bénéficier de passages radios, d’invitations diverses. Avec des médias 100% privés, nous disparaîtrions du paysage médiatique suisse. Ce serait une conséquence de plus de l’ultralibéralisme triomphant.»

Envie d’un autre son de cloche? «On a toujours fait sans le service public! Nous misons sur une promotion par les réseaux sociaux et les concerts.» Voilà une réponse qui détonne. Pourtant, Thibault Eigenmann votera contre l’initiative «No Billag». «La redevance, c’est la garantie qu’il y ait le moins de publicité possible et, par conséquent, un maximum de liberté dans les choix des programmateurs.» Pour le patron de Colors, à la fois label et éditeur, véritable cheville ouvrière des rappeurs Di-Meh, Slimka et consorts, il s’agirait plutôt de remettre en question non pas la redevance, mais bien l’évolution de la radio: «La RTS s’est quelque peu endormie sur sa redevance, elle a pris son temps avant de comprendre qu’Internet était bien là. Les mœurs ont changé. Notre public écoute très peu la radio.» C’est donc pour ce qu’elle permet comme liberté de contenu que Thibault Eigenmann défend la redevance.
Fabrice Gottraux (TDG)

Créé: 07.01.2018, 18h33

«No Billag» les fait rire jaune

Vincent Kucholl et Vincent Veillon voient leur avenir télévisuel suspendu à cette votation. «Nous sommes censés revenir à l’antenne avec une nouvelle émission en septembre 2018. Si l’initiative passe, notre projet ne verra pas le jour. Obtenir une autre source de financement que la SSR pour cette émission est impossible. Même si nous trouvions un mécène, il manquerait un canal de diffusion.»
L’acceptation de «No Billag» toucherait aussi les humoristes romands de la radio. «Ceux qui font des billets dans Les beaux parleurs sur La Première ou Les orties de Yann Marguet sur Couleur 3. Ces formats légers pourraient trouver d’autres plates-formes de diffusion, mais auront beaucoup à perdre en audience», observe Kucholl.

Pour Grégoire Furrer, directeur et fondateur du Montreux Comedy Festival, «l’initiative tend à appauvrir non seulement notre démocratie mais aussi notre identité culturelle. Une fois perdue, elle ne se reconstruit pas.
En Suisse romande, une vingtaine d’humoristes vivent de leur métier par leur présence à la radio. L’exposition médiatique leur permet de se produire sur scène. Ils remplissent 70% des petites salles et, par ricochet, les théâtres dépendent aussi de leurs spectacles qui font travailler d’autres personnes.» Si «No Billag» devait passer, «le Montreux Comedy survivrait mais sous une forme appauvrie, car sa diffusion ne serait plus assurée en Suisse romande», conclut Grégoire Furrer. Rebecca Mosimann

Dans le classique, un écosystème en danger

C’est un rituel qui se produit loin des salles de concert et des scènes d’opéra. Il suffit souvent d’un clic, ou d’un simple mouvement de doigt sur un bouton, pour que le petit miracle se produise. Alors, où que l’on soit sur la planète, on se retrouve catapulté dans un concert de l’Orchestre de la Suisse romande, ou immergé au cœur d’une production de l’Opéra de Lausanne ou du Grand Théâtre; ou encore accompagné par l’Orchestre de chambre de Lausanne. Devenue quasi banale et escomptée, cette connexion en sons et images entre passionnés et acteurs musicaux pourrait tout simplement disparaître si l’initiative «No Billag» devait être acceptée par le peuple. C’est l’avis unanime de professionnels qui, tous, soulignent combien leurs liens avec la RTS occupent un poste crucial dans la course à la visibilité des maisons qu’ils représentent.

Pour le directeur exécutif de l’Orchestre de chambre de Lausanne, Benoît Braescu, la situation est simple et le diagnostic implacable: «Nous avons un accord qui donne à la RTS l’exclusivité sur les captations. Si cette collaboration devait s’arrêter, nous perdrions tout d’abord une visibilité qui dépasse largement le cadre national, puisque nos concerts ne tomberaient plus dans l’escarcelle de l’Union européenne de radio-télévision et de la cinquantaine de pays qui y adhèrent. À ce dégât s’ajouterait le manque à gagner relatif à la perte de ces droits: il faudrait alors chercher ailleurs 500 000 francs pour combler le déficit engendré.»

Sur le front lyrique, la régie fédérale est tout aussi active, entre les murs du Grand Théâtre comme entre ceux de l’Opéra de Lausanne. Éric Vigié, qui dirige cette dernière maison, relève que «les captations de la RTS participent de la protection et de la valorisation d’un riche patrimoine culturel. Cette mission est tout simplement irremplaçable.» Et d’ajouter: «Nos spectacles rebondissent parfois très loin. Il y a quelque temps, un collègue m’a parlé à Buenos Aires d’une production que nous avions portée sur la scène lausannoise. Il avait pu l’entendre grâce à la captation faite par la RTS.» Rocco Zacheo

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