Nick Cave, la beauté du cri primal

CritiquePrédicateur d’un rock halluciné, l’Australien a fait de la scène un théâtre exubérant. C'était lundi, à l'Arena.

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Il faut voir ses mains. Lorsqu’il les tend vers le public, son micro dans la droite, tandis que la gauche pointe vers l’avant. Est-ce le mime d’un marin cherchant son chemin? La silhouette d’un damné demandant pitié? Il baisse les yeux, son regard se plante dans les premiers rangs, scrutant les visages ébahis. Lundi 13 novembre à l’Arena: on entend des cris, des bras se lèvent, s’étirent et le touchent. Nick Cave leur parle, comme il grommelle, susurre et chante. Le voilà dans la foule maintenant, installé en son milieu, embrassant les alentours d’un geste large, palpant les ouailles, effleurant les chevelures de ses doigts bagués, tel un roi thaumaturge.

Accueilli dans le giron du maître, on se laisse prendre par la voix. Qui lance des mélodies profondes. Et provoque par ses cris déments l’extase attendue. «Cry, Cry, Cry!» Trois détonations vocales. «Why, Why, Why!» Trois coups de feu. «Can you feel my heart beat?» C’est un cœur qui bat.

La saveur des titres anciens

Nick Cave est un prédicateur. Celui, affabulateur, exubérant, torturé, d’une religion aux divinités floues, dans laquelle il n’y a d’autres vérités que le sexe, la folie, la violence, l’amour, la mort. Une certaine idée du romantisme cul par-dessus tête. Une quête d’absolu, qu’il porte depuis les années 1980, matière blême embrochée sur la ferraille des guitares, lourde de blues, enluminée de folk, échauffée de chaos bruitiste, puis tournant soudain – c’est sa trouvaille la plus récente – dans les langueurs sapides de nappes ambient. Ce soir-là, l’orchestre s’avère prodigieux, comme attendu. Et le chanteur fabuleux, qui brosse face à une audience tout acquise à sa cause l’essentiel de ses deux derniers albums, Push The Sky Away et Skeleton Tree, lardant l’entre-deux de chansons anciennes.

Les vieux titres restent les plus rock et, de loin, les plus marquants. From Her To Eternity, 1984: c’est la fille aux pieds nus arpentant la chambre du dessus, objet inaccessible que le jeune homme – Cave est alors âgé de 27 ans – désire aussi violemment qu’une «blessure». Basse et batterie martèlent. The Mercy Seat ensuite, 1988. La ballade tranquille vire à l’éructation sauvage. «I‘m not afraid to die», (je n’ai pas peur de mourir). Red Right Hand encore, 1994: chaloupé de cabaret transformé en déflagration noise. Une catharsis, le portrait halluciné d’un faiseur de «catastrophe»: «He’s a ghost, He’s a god, He’s a man, He’s a guru». Le fantôme, le gourou, qui est-il sinon Nick Cave, 60 ans en 2017, endeuillé par la disparition de l’un de ses fils. Nick Cave, 22 albums studios depuis ses débuts en 1979, discographie terrible dont l’essentiel a été enregistré avec les Bad Seeds, le groupe qui l’accompagne ce soir-là encore.

Dans les bras d'un monstre barbu

Le band? Une perfection, qui sait naviguer l’air de ne pas y toucher de l’acoustique sensuelle nourrie de cordes dénudées vers une saturation totale, des climats les plus lents vers d’impressionnantes accélérations. Jubilee Street et Higgs Boson Blues rejoignent ainsi la liste des morceaux de bravoure, Tupelo, Weeping Song et Stagger Lee. Tandis que s’étirent, entre deux assauts, les torpeurs lourdes de regrets que suggèrent les derniers-nés Anthrocene, Jesus Alone et Distant Sky. Jim Sclavunos est aux percussions, Martyn Casey à la basse, Conway Savage aux claviers, George Vjiestica tient la guitare et le Suisse Thomas Wydler, le «Bad Seed» le plus ancien, présent depuis 1985, se charge de la batterie. Enfin, l’équipée a pour chef d’orchestre ce monstre barbu brandissant son violon comme une massue: Warren Ellis, l’âme sœur de Nick Cave, son double musical avec qui le chanteur a mis en boîte ses derniers albums. Avec qui, depuis une décennie déjà, il compose des musiques de film aussi sombres et caressantes que ses propres chansons. Warren Ellis, comme une seconde attraction de cette tournée: le voilà à présent qui mouline l’air de son bras droit à s’en démettre l’épaule. Un coup d’œil trop bref, et l’on croirait qu’il est en train de démolir son instrument. Warren Ellis casse son violon? A Genève?! Non, c’est l’autre bras. C’est du théâtre.

Du théâtre. Voilà ce qui, au cœur de l’événement, revient sans cesse à l’esprit. Nick Cave & The Bad Seeds en concert, c’est l’évidence de la scène comme terrain de jeu non seulement pour les instruments et le chant, également pour le jeu des corps et la harangue, l’interjection, l’exclamation. Toutes choses résumées in fine dans les vocalises les plus brutes, directes et impitoyables qui soient: le cri, cette sorte de violence canalisée venue du blues, la voix sans plus de sens que l’énergie, la pulsion brute. Nick Cave rugit à nouveau: «Don’t Have A Fancy Car?» (Ta voiture n’est pas fantastique?) Il s’arrête et rit. «No?» Dans le tragique le plus profond, l’humour a encore sa place. Et Nick Cave sourit. (TDG)

Créé: 14.11.2017, 15h27

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