Michel Tabachnik: «C’est injuste! La Suisse romande me rejette»

ClassiqueLe chef d’orchestre genevois évoque son passé douloureux et présente «Benjamin, dernière nuit», œuvre créée à l’Opéra de Lyon.

Michel Tabachnik s’est nourri des écrits de Carl Jung, mais aussi de la vision musicale de Pierre Boulez et de Iannis Xenakis.

Michel Tabachnik s’est nourri des écrits de Carl Jung, mais aussi de la vision musicale de Pierre Boulez et de Iannis Xenakis. Image: VANESSA CARDOSO

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Peut-on évoquer le nom de Michel Tabachnik sans que l’esprit et la mémoire ne glissent inexorablement vers le terrible drame de l’Ordre du Temple solaire, consommé entre octobre 1994 et décembre 1995? Retenu injustement comme coresponsable du massacre, le chef d’orchestre genevois a été blanchi par la justice. Persiste pourtant, chez lui, l’attente d’une rédemption musicale qui tarde à se manifester sous nos latitudes, alors même que ses qualités artistiques ont fait le bonheur de tant d’orchestres et de salles ailleurs en Europe. L’Opéra de Lyon en fait partie, lui qui accueille dès le 15 mars Benjamin, dernière nuit, opéra en quatorze tableaux composé sur un livret du philosophe Regis Debray. A quelques jours d’une première attendue, le chef évoque la génèse de l’ouvrage et parle aussi, sans fausse pudeur, de son passé tourmenté et de son avenir, qu’il souhaite placer sous le signe de l’écriture.

Le projet «Benjamin, dernière nuit», vous l’avez mené en compagnie d’une personnalité, Regis Debray, qui a toujours clamé la pauvreté de sa culture musicale. C’est étonnant, non?

C’est très gentil de dire cela de Debray, parce que dans les faits, il n’a aucune culture musicale (rires). Un jour, il m’a demandé si je connaissais des musiciens rock et de variété, parce qu’il venait d’écrire une pièce qu’il imaginait accompagnée par de la musique. Je n’ai pas pu l’aider sur ce point précis mais, en lisant le texte, j’y ai vu tout de suite un livret d’une pièce lyrique. J’en ai parlé à Serge Dorny, directeur de l’Opéra de Lyon, qui nous a passé très vite une commande.

Que raconte précisément l’histoire imaginée par Debray?

Walter Benjamin arrive en septembre 1940 à Port-Vendres, à la frontière qui sépare la France de l’Espagne. Il s’installe alors dans un hôtel avec l’intention de se réfugier en Espagne et échapper ainsi à la persécution des juifs. Il parvient à atteindre Portbou, en Catalogne, mais il apprend que Franco va désormais renvoyer tous les fugitifs à Pétain, qui les lui demande. Se croyant perdu, il ingère une dose de morphine létale. L’opéra se greffe précisément sur le voyage mental qui, après l’absorption de cette substance, mène le philosophe à revisiter les étapes saillantes de sa vie, avant de décéder. Benjamin, dernière nuit débute comme une pièce de théâtre et bifurque ensuite vers l’opéra, avec une succession de scènes peuplées par des figures rencontrées et aimées durant sa vie.

Votre perception de la musique – vous le racontez dans votre ouvrage «Ma rhapsodie» – doit beaucoup aux livres que vous a légués votre père. Des ouvrages qui vous familiarisent avec les théories de Carl Jung et celles liées tout particulièrement à l’alchimie. Votre démarche artistique convoquait-elle autant le spirituel que le musical?

C’est une quête philosophique au sens large du terme. Il est vrai que j’ai été fasciné par Jung, que je considère comme la plus grande des figures du XXe siècle. Il y a chez lui une ouverture prodigieuse, vers la littérature, la philosophie, la religion… De ces pôles d’intérêt disparates, il en a tiré une synthèse saisissante qui m’a toujours nourri en tant que compositeur.

A quel moment cette vocation devient-elle une évidence?

Autour de mes 10 ans. Je me souviens d’une course d’école tragique, durant laquelle un camarade de classe a trouvé la mort. C’est à l’occasion de son enterrement que j’ai écrit une pièce. Durant ces années-là, Stravinski et Debussy étaient mes références absolues. Par la suite, je suis passé par l’enseignement au lycée pour gagner ma vie, mais je n’ai jamais cessé de composer. Un jour, je suis allé voir Pierre Boulez pour affiner mes armes dans l’écriture. Mais d’entrée, j’ai été intrigué par sa manière de concevoir la direction. J’ai voulu essayer et c’est là qu’il me dit que je dois poursuivre sur ce chemin. Il décide alors de me prendre comme assistant à Londres, à l’Orchestre de la BBC. A cette époque, j’ai 23 ans.

A côté de Boulez, il y a eu une autre figure déterminante et totalement antithétique au Français: c’est Iannis Xenakis. Qu’avez-vous retenu de plus précieux de l’un et de l’autre?

Xenakis avait une vision métaphysique de la musique, il ne l’a jamais pensée comme un fait en soi mais comme la conséquence d’une pensée, d’une éthique et d’une philosophie. Il appelait cela la métamusique, la musique de l’au-delà. Boulez, lui, était tout à fait à l’opposé, attentif au sens pratique, à la rigueur, à la construction et à l’organisation d’une œuvre. Il abordait sa démarche avec conscience et clarté. Et avec la volonté farouche de rester fidèle au texte musical. L’un m’a donc apporté une dimension métaphysique, l’autre une conscience du métier. Boulez n’était pas un penseur au niveau philosophique, il l’était par contre sur le versant musical. Xenakis, c’était l’exact opposé. J’ajouterais encore que les deux faisaient preuve d’une immense honnêteté et d’une grande humanité.

Vous dirigez partout en Europe, avec des formations de renom et dans des salles prestigieuses. En Suisse romande, vous continuez d’être proscrit. Comment vivez-vous cette situation?

La Suisse romande continue de me rejeter. Je trouve cela profondément injuste, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que je suis Genevois et qu’à Genève, on m’a mis au ban sans jamais rien me demander. Personne n’est venu vers moi pour me demander des explications ou pour m’en donner. Cela m’a beaucoup affecté à l’époque où la tragédie de l’Ordre du Temple solaire s’est produite. En deuxième lieu, j’ai affronté un tribunal pour démontrer mon innocence, et ce fut une situation éprouvante. J’en ai fait la démonstration et j’ai été blanchi, mais cela n’a pas suffi. Le paradoxe de toute cette aventure, c’est que la Suisse ne m’a jamais condamné sur le volet suisse de l’épisode du Temple solaire. J’ai donc dirigé assez vite l’Orchestre de la Suisse romande après la tragédie en terre suisse, sous l’invitation d’Armin Jordan. En France, par contre, on m’a démoli, par voie de presse notamment. Et c’est alors, suite à la campagne que je subissais, que la Suisse s’est alignée sur une position identique à son voisin. Inutile de dire que j’ai trouvé cela très infondé et injuste.

L’affaire judiciaire a duré plus de dix ans. Dans quelle mesure cette expérience a bouleversé votre regard sur la vie et sur le monde musical?

Cette histoire m’a complètement changé. Je vous le dis franchement, avant le drame, j’étais quelqu’un d’extrêmement bienveillant et de naïf face à l’être humain. Mais d’un coup, le mal m’est tombé sur la tête alors que je n’ai jamais rien fait de répréhensible. Sur le moment, je n’ai rien compris. Par la suite, j’ai voulu m’expliquer mais personne ne voulait m’écouter. Aujourd’hui, je n’ai donc plus tout à fait la même confiance en l’être humain. Disons que j’ai perdu certaines illusions. Mais j’ai gagné heureusement une grande intériorité. Et il le fallait, parce que j’ai connu de belles choses avant les événements, en étant invité par Karajan ou en dirigeant l’Ensemble intercontemporain de Boulez, par exemple. Mais j’ai connu aussi le grand vide, le silence de ceux que je croyais proches. J’ai compris ce que veut dire de tout perdre en un instant et de manière injuste.

Aujourd’hui, estimez-vous être débarrassé de cette histoire?

Non, je pense que je n’en sortirai jamais. J’ai été au centre d’attaques d’une grande violence, je ne pourrais jamais les oublier. Mon immense chance fut celle d’avoir pu compter sur des soutiens de taille. Celui de Pierre Boulez, notamment, qui a pris sa plume pour écrire mon innocence dans des journaux comme Le Monde. En définitive, je n’ai jamais coulé. Parce que j’ai toujours eu la volonté de montrer que je n’étais pas celui qu’on dépeignait. En sombrant, j’aurais donné raison aux accusateurs.

Quels sont vos grands projets aujourd’hui?

J’aimerais me consacrer davantage à l’écriture, tant musicale que littéraire. Cela fait cinquante ans que je tourne avec des orchestres. Je n’en suis pas las, mais j’ai l’impression que j’ai des choses à écrire aussi. Je ressens par exemple le besoin de témoigner d’une époque, celle des Stockhausen, des Xenakis ou des Boulez, dont je crois être un des derniers à avoir connu les rouages de manière directe et intime. J’ai aussi envie de me consacrer à des romans.

On imagine que votre chalet au Valais joue un rôle de refuge essentiel dans le travail d’écriture.

Oh, oui! Je me considère comme un montagnard. J’aime me sentir en dehors de la civilisation, entouré par des voisins paysans extrêmement intelligents. J’aime partir vers les sommets et me dégager un peu du quotidien.

«Benjamin, dernière nuit» Opéra en quatorze tableaux de Michel Tabachnik et Regis Debray (livret), Opéra de Lyon, du 15 au 26 mars. Rens. www.opera-lyon.com (TDG)

Créé: 10.03.2016, 17h57

La vie comme une rhapsodie

Cinq ouvrages dans sa besace, dont un roman. La vie de Michel Tabachnik est faite aussi de cela: une nécessité de poser sur le papier les souvenirs et les réflexions que sa quête artistique a suscité au fil des ans. Ces publications rappellent un parcours qui dépasse largement les voies imposées par les partitions. Sa curiosité l’a mené vers des contrées qu’on n’associe pas nécessairement au domaine musical.

Ma rhapsodie, qui vient de paraître, fait ainsi l’inventaire de ces rencontres qui se sont avérées décisives dans son appréhension de l’art et, plus largement, du monde. Un récit clair et fluide, dans lequel on croise, par exemple, l’évocation longue et détaillée de sa découverte de l’alchimie, lue et métabolisée à travers le prisme de Carl Jung, une figure qui, elle aussi, aimait se défaire des cloisons entre les disciplines. On comprend aussi ce que l’artiste doit à ses amitiés fidèles avec les compositeurs Iannis Xenakis et Pierre Boulez, dont les tempéraments et les esthétiques si éloignées ont fini par confluer et par irriguer son imaginaire. Un ouvrage autobiographique et un témoignage précieux, donc, qui fait surgir d’autres personnages, éloignés ou très proches. Comme celle d’un père tromboniste à l’Orchestre de la Suisse romande dirigé alors par Ernest Ansermet. Un temps révolu. R.Z.

«Ma rhapsodie», Michel Tabachnik, Buchet/Chastel, 197 p.

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