Lula Pena: «Le fado? C'est un symptôme»

InterviewChanteuse aussi précieuse qu’intense, la Lisboète joue samedi 14 avril à l’Épicentre, seule à la guitare, hors du temps

Lula Pena, chanteuse portugaise ouverte sur le monde, capte les mots des autres pour en faire de fabuleuses mélodies.

Lula Pena, chanteuse portugaise ouverte sur le monde, capte les mots des autres pour en faire de fabuleuses mélodies. Image: Lucile Dizier

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Une chanteuse de Lisbonne. Alors elle fait du fado? Pas faux, mais loin de résumer son répertoire. «Je préférerais qu’on ne puisse deviner d’où je viens», suggère Lula Pena, dont le chant si particulier résonnera samedi 14 avril dans le cadre chaleureux de L’Épicentre.

Lula Pena, sa figure nous revient de loin en loin, Trois albums seulement en vingt ans, le dernier en mars 2017, «Archivo Pittoresco». L’allure va tranquillement. L’intensité s’avère impressionnante. Comme si le temps passé entre chaque enregistrement valait double ou triple. Lula Pena, écouter sa musique, voix et guitare fondues l’une dans l’autre, jeu percussif sur les cordes entraînant le battement du corps, ouvre vers des sensations à la fois déroutantes et proches de nous. Si le rythme danse, c’est aussi, dit-elle, «pour distraire le cerveau, qui veut toujours comprendre».

Du portugais au grec

Pour résumer, Lula Pena, quarantaine naissante, née à Lisbonne avant de fréquenter Bruxelles, chante autant de langues qu’elle a d’intentions. C’est le portugais, également son cousin du Brésil, l’espagnol, le français, l’anglais, le grec… Ce sont les mots des autres, le plus souvent, qu’elle met en musique, à l’instinct, en pure autodidacte. «C’est du minimalisme, de l’exotisme. Je conçois la musique comme une expérience sonore, laissant une grande plasticité dans l’usage des langues. Je procède à une acupuncture pour toucher certains points. Selon comment je sépare les syllabes, ma langue maternelle devient autre chose. La simplicité de mes outils, guitare et voix, permet cette prise de risque, cette incertitude quant au résultat.»

Elle reprend «Ausencia» de Violeta Parra, «Pes mou mia lexi» de Mános Hadjidákis, pose sur une mélodie de son cru les vers du poète brésilien Ronaldo Augusto, fenêtre sur les identités africaines – oppression, libération, «peau et âme noire» renvoyant à toutes les minorités. Elle s’inspire du baroque, «Ojos, si queréis vivir», un air du XVIIe siècle. Louis Scutenaire, auteur belge complice du peintre Magritte, s’invite dans la ronde, en vis-à-vis d’une ballade composée par Jeff Alexander pour la série «The Twiligth Zone» en 1964: «Come Wander with Me», l’histoire terrible d’un homme découvrant sa tombe avant de tomber amoureux d’une chanteuse portant le deuil…

Impossible «phado»

Des peines, il y en a dans ce chansonnier hors du temps, mélancolique souvent, glanant sans limites géographiques ce que bon semble à Lula Pena. Est-elle une voix latine? «Si on pèse mes choix par quantité, oui. Mais pour moi, ça n’a pas d’importance. On m’a liée à l’idée du fado. J’ai essayé de m’en détacher, en écrivant «phado». Impossible, d’autant plus que le Portugal est à la mode! Le fado, cependant, reste un ingrédient parmi d’autres, comme un arôme, voire un symptôme.»

«Archivo Pittoresco», le titre provient d’une revue d’art, également du mouvement artistique né au XVIIIe siècle: sortir de l’atelier, abandonner les canons en vigueur, rechercher des paysages irréguliers, tels étaient les objectifs du «pittoresque». Changer la perspective, transformer la perception: l’idée plaît à Lula Pena, dont les «archives personnelles» trouvent dans pareil intitulé une «clé de lecture». «Mais donner des titres, c’est participer à cette nature morte que constitue un enregistrement, au contraire de l’organisme vivant que constitue la musique en train de se faire», ajoute Lula Pena, qui conçoit ses concerts comme une unique chanson aux formes aléatoires. «Au disque, dont je ne sais encore comment me passer pour des raisons professionnelles notamment, je préfère la présence scénique, son rituel, sa médecine. Dans mon utopie, j’imagine pour unique support la mémoire de chacun.»

Lula Pena Sa 14 avril, 20 h 30, L’Épicentre, 61 chemin de Mancy, Collonge-Bellerive. Infos: epicentre.ch. Dernier album: «Archivo Pittoresco» (Crammed Discs) (TDG)

Créé: 11.04.2018, 18h26

L’Épicentre, une oreille sur le monde

Dans cette ferme de Collonge-Bellerive, on y élevait visons et faisans avant qu’elle ne soit transformée en salle de concert. Acoustique boisée, ambiance intimiste, 250 personnes maximum: feu Gianmaria Testa le Piémontais, Susana Baca la Péruvienne, Imany la Comorienne de Provence ou Mélissa Laveaux l’Haïtienne du Québec, tous y ont joué… Ouvert il y a dix-huit ans, L’Épicentre est devenu un rendez-vous prisé des musiques urbaines «qui font voyager et parlent à tout le monde», résume le programmateur Stéphane Radice, en charge des lieux avec Gaspard Rothacher. Ici, on privilégie l’écoute – pas de bar dans la salle. Ce qui n’empêche pas les moments de fête – Daara J. Family à l’enseigne de Voix de Fête en mars, pour l’exemple le plus récent. L’Épicentre collabore également avec Antigel, Les Créatives, Filmar, et accueille régulièrement des artistes locaux en résidence. Ainsi des Genevois Elvett (sa 28 avril). Ou Yael Miller l’automne prochain. Le monde, en somme. Qu’il soit folk, pop, ou blues, comme ce sera le cas avec la très punk chanteuse et pianiste nord-américaine Sarah McCoy, samedi 5 mai.

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