Les fantaisies révélées d’Audrey Vigoureux

ClassiqueLa pianiste établie à Genève fait ses débuts en studio avec un album bluffant de maturité, consacré à Beethoven et Bach

Audrey Vigoureux enseigne à la Haute Ecole de musique de Genève, où elle a obtenu une partie de ses diplômes. Cofondatrice du festival Les Athénéennes, elle a franchi pour la première fois les portes du monde discographique avec un album saisissant: «Quasi una fantasia».

Audrey Vigoureux enseigne à la Haute Ecole de musique de Genève, où elle a obtenu une partie de ses diplômes. Cofondatrice du festival Les Athénéennes, elle a franchi pour la première fois les portes du monde discographique avec un album saisissant: «Quasi una fantasia». Image: GEORGES CABRERA

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Sur la table, le verre de jus à haute teneur vitaminée et la petite tasse de café passent entre ses mains en rapide succession. Le temps d’amorcer la conversation, et hop! des liquides tonifiants il ne reste que le souvenir de leur couleur sur le fond des contenants. Sans en porter la moindre marque sur ses traits, Audrey Vigoureux est une rescapée de la nuit: la fête qui annonce Les Athénéennes – festival fondé en compagnie de deux complices musiciens voilà cinq ans – s’est prolongée jusqu’à l’aube. Alors, dans le bistrot genevois où elle nous donne rendez-vous, la pianiste attablée reprend ses marques. Et elle revendique sans complexe et sans détour un goût pour la vie et une curiosité dévorante pour toutes les formes de culture, «in» ou «off». Ce qui détonne dans un milieu, le classique, où les coutumes plutôt corsetées et souvent poussiéreuses sont davantage qu’un cliché.

La native d’Aix-en-Provence est une bonne vivante, donc. Mais ce qui importe le plus est ailleurs, dans ce disque qu’elle publie ces jours-ci, où on la retrouve aux prises avec les Sonates pour piano N° 13 op. 27 et N° 31 op. 110 de Beethoven, qu’elle a intercalées avec deux Fantaisies et Fugues de Bach, la BWV 904 et la BWV 906, restée inachevée. Et il faut le dire, écoute après écoute, cette première aventure dans les studios d’enregistrement laisse derrière elle des impressions puissantes.

Ce qu’on y découvre? Une grande maturité dans le jeu et un ton affirmé, qui est particulièrement frappant dans ce pilier du répertoire pianistique qu’est l’Opus 110. Mais aussi une fluidité du toucher et un sens du «cantabile» qui font merveille partout ailleurs. Ce Quasi una fantasia – titre de l’album et bannière sous laquelle Beethoven a placé son Opus 27 – relève donc un talent resté jusque-là confiné dans les salles de concert. Il érige aussi une interprète qui a pris le temps de mûrir son art avant de poser des micros à son instrument. «L’appréhension lorsqu’on se mesure à cet exercice, confie-t-elle, réside dans l’idée qu’on va laisser une trace indélébile et immuable alors que tout dans le jeu d’un musicien est appelé à évoluer avec le temps. Mais je ne cache pas que j’ai beaucoup aimé me confronter avec cette expérience.»

Une musique de contrastes

L’album laisse entrevoir en filigrane des choix artistiques qui disent tout ou presque de l’opiniâtreté de l’artiste. A commencer par la nature du programme, dont on remarquera l’éclatement temporel et, pour le coup, stylistique entre les pièces. De Beethoven à Bach et retour, le voyage offert par Audrey Vigoureux propose des sauts chromatiques saisissants. L’unité de ton n’est pourtant jamais mise à mal. «Sans vouloir entrer excessivement dans les détails, il y a des fils conducteurs qui permettent de relier ces œuvres. Prenez les dernières mesures de l’Opus 27, par exemple: elles annoncent l’Opus 110. De même, les dernières notes de la Fantaisie et Fugue BWV 906 de Bach rebondissent dans Sonate N° 31 de Beethoven.»

Il y aurait donc, dans ces quarante-cinq minutes de musique, une unité quasi cachée. Mais il faut aussi considérer les oppositions robustes, les oxymorons musicaux, qui sont tout aussi assumés: «Si on écoute les deux Sonates de Beethoven, on ne peut que constater la grande liberté de forme qui les traverse de bout en bout. L’Opus 27 est construit de telle sorte qu’on ne peut vraiment la classer comme une sonate traditionnelle. L’Opus 110, elle, dévoile une liberté inédite jusque-là dans les œuvres de Beethoven. Ce souffle traverse aussi les Fantaisies de Bach. Mais avec les Fugues, tout change! On se retrouve alors face à une forme rigide et arrêtée. Ce disque témoigne de ce contraste: la liberté d’une part et la contrainte de l’autre.»

Davantage qu’une promesse

Il y a enfin, dans ce projet discographique, un soin particulier apporté au rendu sonore. Et là encore, les idées d’Audrey Vigoureux se révèlent tranchantes: «Dès le départ, j’ai eu envie d’un son chaud, loin de ces textures lisses qu’on entend trop souvent dans les enregistrements d’aujourd’hui. Pas question de gommer les attaques et les dynamiques de l’instrument, par exemple. Alors, avec Nicolas Bartholomée, qui dirige le label Evidence, nous avons trouvé une solution idéale: plutôt que de laisser le piano face aux sièges de la salle Ernest-Ansermet, où nous avons fait les prises, nous l’avons tourné contre un mur. Et le résultat m’a paru satisfaisant.»

Avec ce disque, la pianiste s’ouvre un peu plus au monde en même temps qu’elle consolide ses liens avec Genève. Enseignante à la Haute Ecole, où elle a aussi obtenu une partie de ses diplômes, elle trouve ici un point de départ qui est davantage qu’une promesse. Il faut le découvrir sans attendre.

Audrey Vigoureux, «Quasi una fantasia», (Evidence). (TDG)

Créé: 17.04.2015, 19h59

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