Leo Leoni: une montagne pour tailler son rock

La rencontreEn prenant pour blason celui du fameux col, Gotthard a tôt marqué ses ambitions d’institution helvétique. Le fondateur du groupe refait la route.

Image: DR - Jürg Streun

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Sur le perron, deux lions ceints de guitares accueillent le visiteur. En pierre, les lions. S’il partage leur crinière et leur nom, le propriétaire des lieux reçoit en revanche avec une chaleur non minérale, sans griffer de sa cafetière les dizaines de vraies guitares (marque Gibson exclusivement) qui décorent les murs du salon. Leo Leoni a ouvert les portes de sa maison-studio lovée dans les bocages des montagnes de Lugano, entre les ceps de vigne, les palmiers et les fleurs exotiques. Ce jour-là, son emploi du temps est minuté. «Pas par snobisme mais parce que nous sommes dans la composition du nouvel album de Gotthard, s’excuse-t-il. Les autres arrivent dans une heure.»

Parmi eux, Nic Maeder, le chanteur élevé entre Yverdon et l’Australie qui a remplacé le vocaliste originel Steve Lee, mort dans un accident de la route aux Etats-Unis, en 2010. Leo Leoni ne l’évoquera jamais sans une émotion palpable. Mais pour l’instant, le fondateur et guitariste du plus fameux groupe de «classic rock» suisse, si suisse qu’il prit pour nom celui du fameux col, verse précautionneusement le caoua dans les tasses.

Pensiez-vous faire de votre passion d’adolescence votre vie?

Non, j’ai commencé gamin en rêvant de Beatles et de Stones. Vers 18 ans, la musique a pris plus de place mais ce fut un très long chemin avant de faire le constat que nous étions vraiment arrivés à quelque chose.

Vous venez de fêter vos 50 ans. Comment l’avez-vous vécu?

Je suis content d’être là alors que tellement de copains sont partis. J’ai toujours la même envie de musique, je regrette juste que l’ère du téléchargement ait rendu si difficile de vivre équitablement de sa musique. Sur YouTube, 12 millions de clics rapportent 4000 francs! Notre clip le plus «cliqué» en compte 3 millions, ce qui est déjà énorme. Comment supporter ce modèle économique? Les concerts sont là pour remplir la marmite, oui, mais passé un certain âge, tu n’as plus envie d’être tout le temps sur la route.

Gotthard: ce nom a-t-il été un avantage ou un inconvénient?

Un plus, j’en suis sûr. Au début, on s’appelait Krak. C’était un nom à la mode en 1988, on ne parlait que de cette nouvelle drogue aux Etats-Unis, le crack. Mais nous, les petits Suisses, on ne connaissait pas ça – et on ne voulait pas le connaître. Alors nous avons changé de nom et opté pour quelque chose de typiquement suisse, pour ne pas tricher. J’ai balancé Gotthard comme un gag, ça nous a fait rire et puis, peu à peu, on y a réfléchi. L’aspect divin, le côté dur, la référence sexuelle en anglais. Surtout, ça symbolisait pour nous une montagne, quelque chose de massif au milieu de l’Europe et de la Suisse. Quelque chose de familier.

A l’étranger, la référence au tunnel était comprise?

Très peu. A l’époque, le Gothard faisait bien moins parler de lui car il n’était pas synonyme comme aujourd’hui de bouchons monstres. Il y avait moins de voitures, moins d’encombrement. La maison de disques a d’ailleurs préféré jouer sur le double sens: dieu et dur. Si nous avons fait connaître le Gothard à l’étranger? Je reste modeste, mais je pense que nous lui avons fait une bonne publicité.

Avez-vous reçu à ce titre le soutien des pouvoirs publics?

Pas d’aide directe mais souvent des invitations officielles quand nous jouons à l’étranger, en Russie, en Thaïlande. Si on s’était appelé Krak, les ambassades se seraient montrées moins hospitalières.

Venir du Tessin a-t-il aidé à souder le groupe?

Cela nous a en tout cas aidés à trouver notre identité musicale, loin des modes de l’instant. On a fait ce qu’on voulait, sans pression. Cela nous a aussi obligés à partir sur la route, le seul moyen de jouer beaucoup. Steve était d’origine suisse alémanique, ça nous a aidés à nous faire connaître là-bas. On a beaucoup travaillé pour s’imposer, sans doute plus que si nous étions venus d’une grande ville.

Vous sentez-vous Tessinois?

Oui, je dois avoir ma place ici, j’y ai grandi. Je suis typiquement Suisse pour ça. Il faut connaître ses racines. J’aurais eu l’occasion de partir mais j’avais ma famille ici, c’était le plus important. On tombe vite amoureux de cette région. Le soleil, la nature, le microclimat.

Dans l’esprit des gens, Gotthard est un groupe suisse…

C’est vrai, et tant mieux. Je suis le dernier Tessinois du groupe, d’ailleurs. A l’étranger, on a toujours été un groupe suisse. J’y vois un adjectif de qualité.

Quel est votre meilleur souvenir de rencontre?

Ils sont nombreux. De longues heures passées à discuter avec Jon Lord, de Deep Purple. Montserrat Caballé, une dame vraiment passionnée par son art. Beaucoup de musiciens italiens. Gary Moore, un de mes guitaristes préférés. Ian Gillan est venu me voir dans mon restaurant, ici à Cagiallo, le «Grotthard». J’ai toujours tiré quelque chose de mes rencontres, et souvent les plus grands musiciens sont les plus humbles.

Avec un grotto au presque nom de votre groupe, peut-on dire que Gotthard est une institution dans la région?

La plupart des gens nous connaissent, oui. Même des mamas de 80 ans! C’est fantastique, ça. Plaire seulement aux jeunes, ce n’est pas le plus satisfaisant.

Comment avez-vous ressenti toutes ces disparitions dans le rock, ces derniers mois?

La mort m’entoure depuis des années. Celle de Steve, de ma mère, de musiciens que je connais ou que j’admire. C’est la vie, il faut s’y préparer. Je crois au destin, je pense que mon heure est déjà fixée. Je crois aussi que je reviendrai sous une autre forme, que l’âme ne meurt pas. J’ai peur de la maladie, pas de la mort. (TDG)

Créé: 21.05.2016, 16h23

La meilleure chanson

Pour tomber amoureux?

La plus personnelle. Donc une chanson que j’ai pu écrire en regardant la fille dans les yeux. Si cela m’est arrivé? J’ai écrit quelques chansons d’amour, oui.



Pour s’énerver?

Il y a tellement de choses moches, pas besoin d’une chanson pour ça. Cela fait longtemps que je n’écoute plus de la musique dans ce but. Pour dormir, plutôt. Surtout en période d’enregistrement, pour arrêter de penser au studio.

Pour dormir, alors?

Quand j’étais enfant, les Beatles. Aujourd’hui, Rod Stewart, Diana Krall, Journey… Ou alors
les bruits de la nature, dehors. La pluie.

Pour conduire?

Un truc avec un bon rythme. ZZ Top.


Pour vos funérailles?

Pour moi, je ne sais pas. Mais j’ai entendu des chansons de Gotthard, comme One Life One Soul ou Thank You, à des enterrements. Ça fait bizarre autant que plaisir. Pour le mien, je ne serai plus là, ou alors en papillon, alors passez quelque chose d’original.

Biographie

1966 Naissance au Tessin.
1977 Commence la guitare.
1990 Forme Krak. Le chanteur Steve Lee le rejoint. Enregistre un disque à Los Angeles.
1991 Contrat discographique sous le nom de Gotthard.
1992 Sortie du premier album éponyme, début d’une série de onze numéros 1 dans les charts nationaux et deux millions de disques vendus dans le monde.

1994 Dial Hard , disque de platine.

1997 Duo avec Montserrat Caballé.

1999 Open calme le hard rock et vise
les radios, au grand dam des puristes.

2001 Premières parties d’AC/DC.

2004 Diamond Award pour 1 million de disques vendus en Suisse.

2010 Mort de Steve Lee, en octobre, fauché par un camion sur une route du Nevada.

2011 Nouveau chanteur, Nic Maeder a été élevé entre Yverdon et l’Australie.

2014 Bang, second disque avec Maeder.

2017 Nouvel album annoncé pour janvier.

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