La soul perd sa première dame: Aretha Franklin

Disparition La légende de la musique américaine s’est éteinte à Detroit. Elle avait 76 ans. Respect.


Vidéo: AFP

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Le moment où apparaît Aretha Franklin dans «Les Blues Brothers» est sans conteste la séquence la plus époustouflante du film. Voire l’une des scènes les plus épatantes du cinéma musical. Aretha, en patronne d’un bar miteux, reprend l’un de ses tubes de 1968, «Think», accompagnée de corpulentes matrones qui dansent derrière elle. Elle est chaussée de mules roses. Elle chante la liberté à pleins poumons les mains sur les hanches. Elle crève l’écran. Et réduit à néant une nouvelle fois toute tentative de la classer ou de la définir. Jouisseuse et introvertie, pieuse et militante, maîtresse femme et fleur bleue, glamour et casanière, Aretha demeure l’une des artistes les plus fascinantes de la musique populaire américaine. Elle vient de mourir d’un cancer à l’âge de 76 ans, chez elle, à Detroit. La soul perd sa voix la plus vibrante.

«L’histoire américaine monte en flèche quand Aretha chante», déclara un jour Barack Obama. «Personne n’incarne plus pleinement la connexion entre le spiritual afro-américain, le blues, le r’n’b, le rock’n’roll; la façon dont les difficultés et le chagrin se sont transformés en quelque chose de beau, plein de vitalité et d’espoir.» Ce président-là avait décidément le don de la formule. Plus qu’une invraisemblable collectionneuse de tubes, plus qu’une voix de braise couvrant quatre octaves, Aretha incarnait en effet le souffle d’un peuple, ses douleurs, ses luttes, ses aspirations. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à réécouter sa brûlante reprise du «Respect» d’Otis Redding. D’une innocente bluette conjugale, elle fait un hymne au féminisme, à l’égalité, à la liberté.

Patins à roulettes

Le sexisme et le racisme, Aretha connaît. Née en 1942, elle passe une partie de son enfance à sillonner le pays avec son père, le révérend Clarence LaVaughn Franklin, ami de Martin Luther King et plus illustre prédicateur des années 50, notable nanti et homme à femmes, auquel sa fille voue une admiration qui jamais ne se démentira. Dès 8 ans, la timide gamine, qui chante dans la chorale du papa, enfile donc d’interminables tournées pastorales et goûte aux ivresses de la scène, où elle rayonne. Cette vie nomade la marque. Dans le sud, la ségrégation sévit encore. Dans le bus, la promiscuité règne. À 14 ans, Aretha donne naissance à son premier enfant. Et utilise son premier cachet, 15 dollars, pour s’offrir une paire de patins à roulettes. Mi-femme, mi-fillette. Elle accouche d’un deuxième enfant trois ans plus tard.

Dans le métier, nul n’ignore que la fille du pasteur Franklin possède une voix rare. À 18 ans, elle laisse sa marmaille à Detroit pour s’installer à New York. John Hammond, du label Columbia, la prend sous contrat. Grand dénicheur de talents – Count Basie, Lionel Hampton, Dylan et Springsteen, entre autres – Hammond voit en elle «un génie à l’état brut». Il la convainc d’abandonner le gospel pour un registre jazzy plus consensuel, tamisé, voire sirupeux. Elle va rester six ans chez Columbia en enchaînant dix disques impersonnels, où sa maestria vocale et son tempérament ne brillent pas encore. Pendant ce temps se mettent à rugir de grands gosiers du ghetto: Otis Redding, Wilson Pickett, James Brown… L’heure n’est plus aux roucoulades. Aretha va virer sa cuti. Adieu la guimauve, bonjour la soul.

Feu d’artifice

Jerry Wexler, producteur en chef des disques Atlantic, aligne 25 000 dollars pour qu’elle rejoigne son écurie. Il l’entraîne aux studios Fame à Muscle Shoals, en Alabama, creuset du rhythm and blues le plus abrasif, où naît la nouvelle Aretha lors d’une première séance houleuse et avinée. Le morceau qui est gravé ce jour-là, l’envoûtant et merveilleux «I Never Loved A Man», devient illico numéro 1. Et prélude une longue série de succès colossaux devenus aujourd’hui des standards, de «Chain Of Fools» à «A Natural Woman» via les emblématiques «Think» et «Respect». Sacrée «Queen Of Soul», elle aligne jusqu’au milieu des années 70 d’impeccables albums aux registres stylistiques pourtant variés, où son chaleureux talent éclate à chaque sillon.

Les plus beaux feux d’artifice ont une fin. La suite de la carrière d’Aretha se montrera moins scintillante et régulière. Elle perd son père, agressé par un cambrioleur, puis un frère et une sœur. Divorce et redivorce. Se fait un peu oublier. Puis renaît de ses cendres périodiquement, souvent grâce à de jeunes admirateurs comme Eurythmics, George Michael ou Lauryn Hill. Elle devient une habituée de la Maison-Blanche et accumule les honneurs: dix-huit Grammy Awards, des disques d’or en pagaille, des hommages en cascade…

Pourtant c’est chez elle, à Detroit, auprès de ses proches, que préfère vivre la diva aux 75 millions de disques vendus. Elle était remontée sur scène une dernière fois, terriblement amaigrie, l’an passé lors d’un gala au profit de la fondation Elton John, à New York. La maladie qui la rongeait depuis des années aura fini par la rattraper. Les amis de cette musique qui a une âme lui doivent un éternel «Respect».


«Une légende qui a créé l’attachement à Montreux»

Témoignages:

«Je sais que beaucoup de gens cultivaient cet espoir de la revoir, une fois, au Montreux Jazz. Espoir que Claude Nobs et moi savions pourtant impossible à concrétiser en raison de sa peur de l’avion. Elle ne voyageait plus! Ce qui ne nous a pas empêchés d’essayer quand même, sourit Mathieu Jaton, directeur général du festival. Après tout, la première fois, c’est grâce à deux boîtes de chocolats, une pour elle, l’autre pour son manager, que Claude avait réussi à l’avoir à l’affiche en 1971.»

Ce sera le premier concert d’Aretha Franklin en Europe, le seul au Montreux Jazz. «Un concert de légende – la presse avait d’ailleurs titré «Un cyclone est passé par Montreux» – qui a marqué l’histoire du festival et qui la raconte tant. Aretha Franklin fait partie de ces légendes soul que Claude a signées et qui ont créé cet attachement au festival.»

En plus des répétitions ce jour-là, le producteur responsable du jazz à la RTS, Yvan Ischer, se souvient de l’affection de Claude Nobs pour «cette vraie ferveur, de celle si difficile à trouver aujourd’hui. Nombreuses sont les chanteuses qui essaient, mais elles la copient bêtement, avec des choses qui viennent de nulle part. Chez elle, le feu, la personnalité, tout était naturel. C’est dire la carrière dingue qu’elle aurait pu avoir si elle n’avait pas été Noire et femme. J’ai le sentiment qu’elle a payé un lourd tribut.» Bercé par cette musique noire américaine avec laquelle Montreux a fait la différence, Mathieu Jaton reprend: «Aretha Franklin, c’est la musique que j’aime, inspirée du blues et du gospel, une musique qui manque…doublement aujourd’hui.» F.M-H. (TDG)

Créé: 16.08.2018, 22h17

Quatre disques d’une reine



I Never Loved a Man the WayI Love You (1967).

Le premier disque pour Atlantic marque le virage soul de la chanteuse. C’est une réussite totale. Pochette ravissante et musique renversante



Aretha Now (1968).

Troisième album sorti chez Atlantic. En quelques mois, cet «Aretha Now» abrite une ribambelle de classiques indémodables, dont le frondeur «Think».



Aretha Live at Fillmore West (1971)

Le disque live qu’il faut ouïr pour imaginer les sommets d’intensité que pouvait alors atteindre Aretha sous les feux de la rampe.Chaud devant.



Amazing Grace (1972)

Enregistré lors de deux concerts au New Temple Missionary Baptist Church de Los Angeles, ce double disque renoue avec la plus émouvante veine gospel de la chanteuse.

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