La garde alternée de Dunja et Robin

Deux esthètes gardiens de la nuit genevoise nous livrent les secrets de leur collection partagée de vinyles.

Dunja Stanic et Robin Girod devant leur collection partagée de quelque 3000 disques vinyles. Le meuble en bois massif doit son design particulier – il ne touche pas le sol – à Dunja, architecte d’intérieur.

Dunja Stanic et Robin Girod devant leur collection partagée de quelque 3000 disques vinyles. Le meuble en bois massif doit son design particulier – il ne touche pas le sol – à Dunja, architecte d’intérieur. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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A main gauche, Dunja Stanic, architecte d’intérieur, graphiste, organisatrice dans l’événementiel musical genevois et DJ sous le nom de Lady Black Sally. À main droite, Robin Girod, musicien bien connu de la scène locale pour avoir créé ou contribué à un total de 1'483'576 projets (de source sûre). Parmi ceux-ci, Duck Duck Grey Duck et Mama Rosin ont durablement marqué le paysage sonore helvète et creusé le sillon d’une carrière qu’une myriade de jeunes groupes musicaux romands ont voulu suivre ou imiter. Plusieurs ont fini sur un label qu’il a cocréé, nommé Cheptel Records.

Le couple qu’ils formèrent pendant huit ans a vivifié la scène musicale de la Genève underground. Rock This Town Extrafine, une agence de booking et de concerts créée par Dunja, a organisé une centaine de concerts et fait jouer le double de groupes, tous plus lysergiques les uns que les autres. Fort de l’érudition mélomane de Robin et des goûts recherchés de Dunja, le programme musical proposé par l’agence s’est d’abord focalisé sur le rock psychédélique, avant d’organiser des soirées jazz, folk, ou rap.

Leur premier disque acheté? «London Calling» de The Clash pour l’une, «Transformer» de Lou Reed pour l’autre. Classieux. Si le verbe et l’attitude sont désinvoltes, le style est parfaitement maîtrisé. Dans une pièce spacieuse s’étend un imposant meuble en bois massif, excroissance qui semble s’affranchir d’un mur en pierre ancienne. La collection ne touche pas le sol. Ce dernier n’aurait pas pu supporter le poids de quelque 3000 disques vinyles: 33 tours majoritairement, 45 tours également, mais aussi des «shellacs», 78 tours anciens du nom de la gomme-laque qui les compose. En face de la discothèque, un tourne-disque et une sono vintage trônent devant un mobilier tout droit sorti des Sixties. Le tout évoque un salon audiophile d’après-guerre, revisité dans un style mêlant charme suranné et esthétique moderne dépouillée. Pour leur voyage de noces, le couple ramène des États-Unis un carton rempli de 200 disques. Un souvenir singulier, certes, mais qui aura su résister à l’épreuve du temps et même au couple lui-même.

«On n’a pas eu d’enfants, mais une collection de vinyles», nous confesse Dunja d’un ton blagueur. DJ, elle passait des disques (essentiellement de punk féminin) dans les clubs genevois, où elle rencontre Robin en 2007. Bien avant la «vinylmania», avant le retour en grâce du format, ils se prennent de passion pour le support.

Radical et rassurant

Dès lors se forme une discothèque considérable mais toujours aiguillée par des choix très précis. «C’est une mini-collection», nous dit Dunja. Et Robin d’ajouter: «Plus que la quantité, on essaie d’explorer certains genres et de prendre certaines directions. Au bout d’un moment, tu sais quoi chercher, ce qui te manque. Et tu deviens connaisseur. Il n’y a pas un seul disque de techno dans tout notre meuble.» En revanche, on y trouve classique, folk, exotica, rock et jazz, sans compter de nombreux disques rares, trésors souvent méconnus du grand public. «Il y a de la musique instrumentale, des débuts de l’enregistrement jusqu’à nos jours. À part des Kraftwerk et quelques pionniers de l’électro, on ne possède presque rien de ce style.»

Pourtant, la somme considérable de musique en leur possession ne trahit pas un esprit collectionneur. «Acheter des disques à 500 francs pour ne pas les écouter, ça ne m’intéresse pas, confie Dunja. J’ai commencé à acheter des vinyles dans un premier temps uniquement pour pouvoir les passer en soirée. C’est un objet qui doit vivre pour la fonction qu’il a, c’est-à-dire faire passer du son. C’est pour ça que j’ai beaucoup de compilations, sur lesquelles je n’hésite pas à faire des croix ou gribouiller». Un rapport à l’objet primordial donc, qui les a tous deux décidés à préférer le vinyle à tous les autres supports musicaux. D’ailleurs, quelle approche pour eux du CD ou du MP3? «Je ne les approche pas du tout», nous confesse à nouveau Dunja en souriant. «On a changé le lecteur CD de la voiture pour un cassettophone, avoue Robin. Ce qui est super avec la cassette, c’est que le morceau reprend exactement là où tu l’avais stoppé. C’est encore plus radical que le vinyle. C’est une manière d’aborder la musique presque rassurante. Oui, avoir une collection de vinyles, c’est rassurant.»

Moustaches, soft rock et cow-boys

En plus des avantages sonores nombreux du microsillon – qualité mais aussi unité d’un album qu’on écoute dans l’ordre des morceaux choisi par l’artiste – s’impose son aspect physique. La pochette est primordiale pour Dunja et Robin, comme le laissent supposer les nombreux livres dédiés à l’art graphique du disque vinyle dans une bibliothèque tout aussi fournie adjacente à la discothèque. Pour Robin, «le jazz et le classique, c’était aussi la fascination des belles pochettes». Dunja, elle-même graphiste, acquiesce. Puis sélectionne quelques albums aux couvertures remarquables. Un bref coup d’œil à certaines d’entre elles nous rappelle qu’il fut un temps où les musiciens n’hésitaient pas à reprendre les classiques de la peinture pour illustrer leurs albums, et qu’un Seurat ou un Magritte en pochette lui confère effectivement un aspect très esthétique.

Se retrouver dans une telle collection ne doit pas être aisé. La leur est classée par genre et année. Chaque disque a son histoire; tenter de toutes les évoquer serait aussi vain qu’essayer de convertir les deux mélomanes au MP3. Dans une des alvéoles de la discothèque, on trouve un assortiment d’une vingtaine de vinyles obscurs de soft rock américain des années 70, décrit par Robin et Dunja comme «fascinant, cake et trop beau, des groupes de moustachus blancs inconnus cow-boyisant». Plus bas se trouvent les catalogues complets des labels Blue Note et Mississippi Records. L’attrait de la collection a pour une fois subordonné tout désir de modération consommatoire. «Tout l’intérêt de la chose, c’est d’avoir ce genre de collection en vinyle. C’est une musique qui a été enregistrée pour ce format. Avec le CD, ça n’aurait aucun sens», enchaîne Robin. Avant de conclure: «Les pochettes, le son, le salon et le système audio, tout ça, c’est garder une certaine manière d’écouter de la musique. Ce n’est pas être rétrograde, mais simplement une autre approche qu’iTunes ou le streaming.»

Créé: 20.07.2019, 11h56

«Famous and Infamous Songs Around The World Made To Enjoy And Disturb A Garage Party», Compilation, 2013

Robin: «Une superbe compilation. John Menoud, un ami, l’a offerte à Dunja pour son anniversaire. C’est un vinyle unique illustré par un sérigraphe bernois, Robert Butler. On y trouve des pépites folk ou exotica.»

«Death of a Ladies’ Man», Leonard Cohen, 1977

Dunja: «Mon premier amour musical. Le premier singer-songrwriter que j’ai découvert, bien avant Dylan. Avec ce disque, il est dans son élément. J’aurais aimé être une des deux nanas de la pochette… Un album dark, ironique et beau.»

«Solo Monk», Thelonious Monk, 1965

Robin: «Les solos de Monk, ce sont les albums dans lesquels il exprime le mieux sa musique. Pas que des compositions de lui, mais toujours sublimes et faciles à saisir. J’adore la pochette. Thelonious Monk est toujours en marge du circuit classique de jazz.»

«Help», Thee Oh Sees, 2009

Dunja: «La rencontre la plus étrange qu’on ait faite. On a fait jouer le groupe en 2012. L’après-midi, on était allé faire du bateau ensemble. Six ans plus tard, John Dwyer, le chanteur, nous prêtait sa maison à Los Angeles. Un disque splendide. L’essence punk de 2010. Enragé et doux à la fois.»

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