Karine Guignard: la fille qui parle comme elle rappe

RencontreLa Gale a infecté La Gravière vendredi soir. La rappeuse lausannoise d’origine punk fait le point sur l’épidémie.

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On croirait un boxeur qui piaffe avant de monter sur le ring. Sautillant sur place en remontant sa capuche, Karine Guignard, rappeuse suisso-libanaise autobaptisée La Gale, interrompt l’interview pour le sound check.

Elle engouffre une poignée de chips, se passe un peu de charbon autour des yeux. Son sweat porte une inscription en arabe, la langue de sa mère «qui n’est plus de ce monde», et de ses camarades rappeurs du Moyen-Orient. Elle est minuscule. Filiforme. Mais sa virulence fait l’effet d’une loupe. Magnifiée, l’ex-punkette. Plus agitatrice que teigneuse, voici s’exprimer La Gale.

Au-delà du parasite contagieux, pourquoi La Gale? Quelle infection souhaitez-vous transmettre? Le moment de choisir un pseudonyme pour un MC est toujours un peu compliqué. Soit on te l’attribue directement, soit c’est ton surnom habituel, ou tes initiales. Je ne me voyais pas utiliser des termes grandiloquents, je voulais un truc un peu crasseux, qui fasse un peu chier le monde, à l’image de ce que j’écris.

Êtes-vous grande-gueule ? Oui. Mais j’essaie d’assumer derrière, par des actes, et en campant sur certaines positions, en restant déterminée sur certaines choses.

En plus d’être contestataire, êtes-vous politisée? Ce n’est pas «en plus». Quoi que tu fasses, tu es politisé. Soit tu suis le flux sans te poser de questions, et tu es politisé dans le sens d’un système, soit tu décides d’être contestataire, et tu es alors politisé contre un système. Ensuite, on ne peut pas contester sans croire en quelque chose. Sinon, on est nihiliste. Et j’ai tout sauf une éducation qui me pousserait à ça. Mon parcours me prouve tous les jours qu’il y a des choses à espérer, mais qu’il faut se les arracher. On ne peut pas attendre qu’elles tombent du ciel.

Que reflète votre rap de votre double héritage suisse et libanais? Les textes que j’écris, c’est ce que je suis. Quand tu es enfant d’immigré, quand tu es né ailleurs, que tu t’y retrouves mal et qu’on te reproche tes origines, tu te poses beaucoup de questions. C’est mon cas: je rappe ce que je suis. Tous, on rappe sa propre merde. Du coup, mon rap reflète mes origines, mais aussi tous les autres aspects de ma personnalité. Comme quelqu’un qui ferait de la peinture. Chez Frida Kahlo, il y a une dimension politique, une dimension de genre, une dimension psychopathologique suite aux accidents qu’elle a subis, une dimension géographique puisqu’elle a été influencée par l’art de sa région. Pour moi, c’est pareil.

Vous êtes proche des rappeurs du Moyen-Orient, notamment palestiniens. Racontez! A une certaine période, j’ai eu envie d’aller découvrir ce qu’il y a avait du côté d’où je viens. J’avais envie de mettre mon propre pied dans ces lieux, de faire mes propres rencontres. Forcément, j’ai été amenée à rencontrer des gens dans le domaine du rap, mais aussi d’autres milieux. Certains événements tragiques pour cette région du monde m’ont donné l’impulsion de créer des projets qui parlent de ce qui se passe sur place. Par exemple à Gaza. On avait rencontré le groupe Dark Team via le cinéaste Nicolas Wadimoff. Il avait le souhait qu’on monte un projet ensemble, en nous laissant complètement carte blanche. On a fait des demandes de fonds, on a enregistré l’album à distance, ils sont venus : on vit dans l’instantané, et on rebondit rapidement sur l’actualité.

Vous dites dans votre bio avoir «écouté du son avant de naître» - pensez-vous qu’on est congénitalement musicien? Mes parents ne sont pas musiciens, même s’ils écoutaient énormément de musique. Aussi loin que je me rappelle, des musiques se sont inscrites dans ma vie. Congénitalement lié à la musique, chacun l’est. Même un autiste réagit aux sons. On est tous perméables à la musique. Très tôt, quant à moi, je savais que j’allais en faire.

Comment vous situez-vous par rapport aux autres (rares) femmes rappeuses? Je ne suis pas de l’école qui prend le parti du genre. Tu fais du bon rap ou tu fais de la merde que tu sois fille ou garçon. J’ai même un problème avec le fait de mettre plein de femmes ensemble parce qu’elles «savent faire des trucs super!». Je ne connais rien de plus infantilisant que l’idée du quota. Le patriarcat est partout, le sexisme aussi, c’est un fait, pas plus dans le rap qu’ailleurs. Ça ne sert à rien de créer des plages spéciales femmes. On sait se les arroger nous-mêmes quand tel contexte nous pousse à le faire. Je ne pense pas que ce soit une bonne démarche que de rallier le rap sous un giron féminin. Je suis solidaire du bon rap, qu’il soit masculin, féminin ou alien.

En quoi votre passé punk colore-t-il votre rap? Mon passé punk n’est pas quelque chose qu’on puisse extraire de ma personnalité. Mon passé familial influence mon rap, mes origines influencent mon rap, mon passé punk aussi. Le passage du punk au rap n’a pas été radical, ça a été une évolution progressive. A un moment donné, j’avais suffisamment de texte pour en faire quelque chose qui s’apparentait davantage au rap. Le punk influence mon rap plutôt dans la manière de faire que dans l’esthétique. La scène punk, ou DIY (Do It Yourself) prône une manière de faire artisanale, grâce à un réseautage vieux de 15-20 ans, qui brasse des gens, des collectifs, parmi lesquels on fait tous lien. Je garde surtout du punk cette faculté de se démerder avec quelques bouts de ficelles, trois câbles, deux baffles, une vieille cave, et bing, c’est rempli, dans une totale mixité sociale, ethnique, générationnelle.

Avez-vous adopté le rap surtout par goût du texte et de la rime, par volonté de propager des idées? Des textes, j’en ai toujours écrits. A un moment donné, ils se sont mieux adaptés au rap. Ça s’est imbriqué de manière chaotique au départ, au gré d’un cheminement, de rencontres, d’amitiés, de réseaux. J’écoutais des «instru», j’ai posé des textes dessus, j’ai travaillé des choses à capella, on m’a proposé aussi de faire des instrumentaux pour des textes, et la sauce a pris. Du punk, on laisse tomber la batterie, la guitare, les accords barrés, pour partir sur quelque chose de plus groove, dans le sample, avec un DJ, un Beatmaker, une autre manière de travailler. Dans le rap, je m’exprime comme je rappe, je rappe comme je m’exprime. Le rap m’a permis de m’approcher au plus près de mon mode d’expression brut: la parole.

Quoi que vous entrepreniez, s’agit-il de contre-culture? Le rap peut être une contre-culture comme il peut être un truc aseptisé par des radios genre Skyrock. Celles-ci récupèrent des nègres et des bougnoules qui ne racontent rien mais sont lisses et comme on les veut, ou parfois les détournent contre eux-mêmes.

Qui est le «je» derrière vos morceaux : votre personne? votre génération? ceux qui s’opposent? C’est juste moi – et après, qui m’aime me suive! Et quand c’est «nous», c’est nous. A un moment donné, on ne s’invente plus un personnage fictif, autrement on ne fait plus du rap. Je ne parle pas que pour moi, loin de là, mais je prends position en mon nom, sans forcer personne. Je n’engage que moi. Simple question de grammaire!

Vous avez joué dans le téléfilm De l’Encre, de Hamé et Ekoué, puis dans Opération Libertad, du Genevois Nicolas Wadimoff. Quelle importance accordez-vous à votre carrière d’actrice? Et au métier d’ingénieur du son que vous exercez en parallèle? Je le répète, ma vie est un tout, ses différentes parties me constituent à égalité, et participent à ce que j’ai envie de dire. Ma pratique de technicienne du spectacle m’apprend une chose très pratique: ne pas être chiante sur scène. Sans technicien, ni film ni concert n’ont lieu. Il faut respecter les gens qui sont dans l’ombre: sans eux, on n’a rien. Un concert, c’est un de travail d’équipe, entre celui qui bosse au bar, l’ingénieur son, l’ingénieur lumière, l’accueil, la bouffe, et celui qui va nettoyer le vomi en fin de soirée. D’être technicienne me donne une autre approche de la réalité.

Avons-nous vraiment «trop de temps» pour réfléchir, comme le dit le texte d’un des morceaux de votre CD? On prend trop de temps pour réfléchir, oui. Certains triment toute leur vie. Mais le soir avant de s’endormir, ils réfléchissent. Et finissent par être tellement dans le cogito qu’ils n’agissent plus. On devient empêtré dans ses réflexions. C’est typique des 25-40 ans. Il semble n’y avoir aucune brèche pour agir, on nous demande seulement d’être, de consommer, de souhaiter et de travailler.

D’où vient l’idée de recycler dans plusieurs titres du CD des dialogues du film d’Henri Verneuil Un Singe en hiver? J’aime bien donner des références. Comme les 10 titres de l’album ont été conçus en bloc – il ne s’agissait pas d’un patchwork d’anciens morceaux –, je pouvais le composer dans son ensemble, avec des fils rouges. Et je trouvais que ces extraits amenaient de la chair au récit de l’album.

On y entend aussi des vocalises orientales et des accords arabisants… Ça rentre dans le travail de sample réalisé par Christian Pahud dans les morceaux qui touchent au Moyen-Orient – Liban, Syrie, Gaza. Je tenais à introduire cette influence dans l’album.

Le mot «avenir» y est également très récurrent dans vos textes… Quand on arrive à 30 ans, on fait un constat sur ce qu’on a vécu jusque là, et on se demande quelles sont les possibilités qui restent offertes. C’est une préoccupation commune à beaucoup de gens. Et qui me touche, car je m’aperçois qu’on est en train de boucher beaucoup d’issues. Politiquement, socialement, on va droit dans le mur: il est là, l’avenir, dans un mur. Alors qu’on nous demande de contracter une assurance-vie, un leasing de bagnole, et de faire des gamins!

(TDG)

Créé: 25.11.2012, 20h04

Son dernier album

Vous pouvez écoutez les titres de son opus sur le site lagale.bandcamp.com

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