Jeune, électrique, ambitieuse, une nouvelle scène est née à Genève

ReportageIls ont 20 ans et revendiquent le mélange des styles. Depuis la salle du Terreau, ces musiciens réunis en collectif réveillent la culture alternative.

Genève bouge et ses nuits s’animent de plus belle, tandis que des nouveaux lieux ouvrent, tels que Le Terreau (photo), Central Station ou La Tortue, une nouvelle génération d’artistes pousse au portillon.

Genève bouge et ses nuits s’animent de plus belle, tandis que des nouveaux lieux ouvrent, tels que Le Terreau (photo), Central Station ou La Tortue, une nouvelle génération d’artistes pousse au portillon. Image: Georges Cabrera

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C’est une vague de fond, les prémices d’un mouvement culturel. Pour prendre la mesure du phénomène, il faut sortir tard dans la nuit. Minuit, une heure du matin… Le bar est ouvert, la sono crache. Faim de sons, faim de monde. Dans les sous-sols de la ville, une nouvelle génération d’artistes partage ses trouvailles musicales, suivie par un public grandissant. Genève s’anime de plus belle. Un nouveau cycle commence.

Ce qu’il y a d’inédit? Des scènes «émergentes», on en repère régulièrement, c’est vrai. Mais celle-ci se fiche totalement des étiquettes, ce qui constitue une première. Hip-hop, électronique, latino, afro, rock, les barrières de styles n’ont plus cours, les communautés se mélangent. Identité floue, identité ouverte. Génération zapping, dites-vous? De leurs parents, ils ont tout pris, sans distinction. Et qu’importe la discipline! Ici, musiciens et DJ partagent leurs ambitions avec autant de graphistes, illustrateurs, vidéastes et stylistes. Tout y est, tous les arts, sans hiérarchie. «Pas de style, mais tous les styles, exactement comme Internet», répond l’un d’eux. Le Web, c’est ce grand fourre-tout avec lequel ces gens-là ont grandi. Et tout ce beau monde, quoiqu’encore discret aux yeux du reste de la société urbaine, n’aurait pas la même allure s’il n’était cet autre constat: réunie en collectif, en association, en label, organisant ses propres soirées, cette nouvelle vague est à ce point dynamique et créatrice qu’elle met Genève à l’avant-garde musicale.

De nouveaux lieux

Ils ont 22, 23 ans, guère plus, et n’ont pas connu les squats mais à leur tour ouvrent des lieux, Le Terreau au centre-ville, Central Station aux Grottes, La Tortue à Chêne-Bougeries, qui complètent les plus anciens Usine, Gravière, Écurie et Motel Campo. Il faudrait parler des raves encore, soirées en plein air dont cette jeunesse est friande. Une géographie se dessine, inscrite dans la précédente, qui la développe.

C’était l’autre soir au Central Station. Dans la cave de ce petit bar cosy, au cœur des Grottes, résonne un set mêlant techno hard-core et R’n’B, basses puissantes issues de la trap contre synthétiseurs planants. Une variété inouïe de sons, qui se percutent, se répondent, tandis qu’une assemblée intimiste chaloupe en cadence. A la manœuvre, un grand gars tout mince, long visage d’ado, doigts habiles filant droit sur les potards. Son nom? Doublecryst, 22 ans, du collectif Strana Corpus. Etait-ce l’éclectisme de son set DJ qui a séduit? Ou son caractère presque dilettante, tout en faisant acte d’une précision affolante? Quelle qu’en fût la raison, le déclic a eu lieu. Qui nous ouvre subitement les oreilles et les yeux. Cette même nuit, le Pachinko à deux pas dégorgeait lui aussi d’une électronique qui louvoie, beats obscurs et vibrations fascinantes. Signé Aris 1201, personnage masqué. Et la nuit qui s’allonge et qui bat le rappelle. Rive droite toujours, à présent on file au Terreau.

«La lune a détrôné le soleil, nous commençons un nouveau cycle.» Cette phrase, on la découvre en frontispice du manifeste signé par le Collectif Nocturne, à l’origine du Terreau. Gonflé? Cet endroit est particulier, il est vrai. Ouvert en mai 2016, le local en sous-sol de l’immeuble abritant la salle du Faubourg constitue une véritable plate-forme pour pas moins de 90 associations. Géré par le Collectif Nocturne, lui-même né d’une initiative du Parlement des jeunes, Le Terreau permet ceci, notamment: outre les nombreuses activités d’associations, universitaires, collégiennes, communautaires, culturelles, lorsqu’ils sont eux aussi regroupés en associations, une scène gratuite, dotée d’un bar et d’une sonorisation. Cette proposition répond à une demande bien réelle. Sur le modèle associatif

Ozadya et les autres

C’est au Terreau que la nouvelle scène dont nous parlons a démarré, donné ses premières soirées. Ozadya, Strana Corpus, Mo’Funka Inc, Ground Zero, Som Squad, Antidote, voilà autant de collectifs dont les sons bigarrés, qu’ils soient techno, funk, hip-hop ou pop animent les nuits du Terreau. Mais tout cela ne serait pas possible s’il n’y avait ce grand organisme faîtier, le Collectif Nocturne fédérant ces nombreux acteurs. «Avec trois soirées par semaines, Le Terreau est une plate-forme importante, qui permet aux nouveaux venus de se faire connaître, résume Richard Gruet, coprésident du Collectif Nocturne. L’obstacle principal que rencontrent les artistes émergents, c’est, encore aujourd’hui, le manque de place, le manque de lieux. Quant aux acteurs culturels plus anciens tels que l’Usine, tous sont devenus des institutions et deviennent plus difficiles d’accès pour les jeunes artistes.»

Mais la situation évolue. Après avoir fait leurs preuves au Terreau, ou à l’Ecurie des Cropettes comme dans les bars de la place, certains finissent par être invités à l’Usine. C’est le cas d’Ozadya, ce «crew» hip-hop à consonance tropical, lequel a pu se produire à La Gravière cet été, avant de faire un carton au Zoo en septembre. Pour les membres d’Ozadya, désormais, la reconnaissance locale s’accompagne d’une ambition internationale (lire ci-contre).

L’envie y est de faire bouger la scène genevoise. Mais encore faut-il trouver les moyens de sa fin. Financièrement, comment faire? «Nous tâchons de limiter le plus possible nos dépenses grâce à la présence, très forte, des bénévoles, explique Richard Gruet. Les prix – entrées, boissons – doivent rester accessibles à toutes les bourses. Notre objectif est de rémunérer tous les artistes. Nous avons par ailleurs reçu 20 000 francs de la Ville, soit 15 000 pour la coordination et la gestion de la salle, et 5000 pour les cachets.»

Réunir les générations

Un mouvement est lancé, qui rappelle, dans une certaine mesure, la naissance il y a trente ans de la scène alternative genevoise avec, moment fort en 1989, l’ouverture du centre culturel autogéré L’Usine. Cette dernière reste un modèle de référence. «Nous croyons nous aussi au fonctionnement associatif», clame le comité du Collectif Nocturne, 24 ans de moyenne d’âge. Avant de relever le changement de contexte: «Ouvrir un lieu, aujourd’hui, est beaucoup plus difficile qu’il y a 30 ans. Pour des raisons légales, notamment, avec la nécessité qu’un individu prenne seul la responsabilité d’un événement.» Le contrôle de l’Etat s’est accru, rappellent les gens du Collectif Nocturne. Ces derniers, contrairement à leurs aînés, ne «cherchent pas la confrontation». «Investir un bâtiment? Nous n’avons pas le poids. Pour ouvrir un nouveau lieu en 2017, pour défendre une nouvelle scène, il faut faire avec les autorités.» Ce qui n’empêche nos jeunes interlocuteurs de caresser, eux aussi, de grandes ambitions: «Nous sommes en recherche d’un nouveau lieu en plus du Terreau, d’une structure professionnelle pour y programmer uniquement des musiciens locaux émergents.»

Et les anciens, qu’en pensent-ils? «Ce sont les jeunes qui, en quantité, font le poumon de la vie nocturne. Ce n’est pas faire du jeunisme que dire cela, mais admettre le temps social.» Paroles de connaisseur: on apprécie Martin Conod comme chanteur du Roi Angus, qu’il a monté avec des musiciens d’à peine 20 ans; en sa qualité de codirecteur du label genevois Cheptel, le trentenaire collabore avec Le Terreau. C’était le 30 septembre, pour une soirée de concerts croisant les groupes plus «chanson» de Cheptel, tels que Pandour ou Musique Chienne, avec le tout jeune label Eica et ses artistes électroniques, les Gaspar Sommer, Idle et Mokship. «Nous ne voulons plus rester dans l’entre-soi. Le festival Baz’Art, les concerts du Vélodrome, de la Cave 12, le Théâtre de l’Usine aussi sont précieux. Mais on s’y retrouve très souvent avec le même public, les 35 ans et plus, dont je fais partie», poursuit Martin Conod. Qui conclu ainsi: «Le but ultime, pour tous, jeunes ou non, c’est de faire voir ce que l’on fait. Réunir les générations crée un dynamisme.» (TDG)

Créé: 27.10.2017, 22h24

Strana Corpus, collectif en quête de l’art total

Casser les codes

Un set DJ, une expo, une scénographie, des projections, une ligne de vêtements, des nouvelles, des mangas: voilà l’idéal de l’événement auquel travaille Strana Corpus, collectif genevois de seize artistes pluridisciplinaires fondé en mai 2016. Son ambition? Casser les codes, brasser les communautés, croiser la techno hard core avec le rap, le dub avec le R’n’B. En bref, refaire la mode à leur envie, en réunissant tous les arts. Et, toujours, «avec un surplus d’émotion». Doublcryst, LEON, Bartabe30, Balzacc et les autres ont 22 ans, pas plus. Ils sont beatmakers, rappers, DJ, graphistes, vidéastes. Danae, la seule femme du groupe, a 28 ans. Elle est styliste, formée à la HEAD. Plutôt que partir de Genève faire carrière ailleurs, elle a préféré rester: «Il y a quelque chose à faire ici.» Même si la ville reste «assez formatée». Le collectif de relever le monopole des clubs locaux. «On veut proposer autre chose que l’habituelle techno, promouvoir des jeunes artistes hors des conventions.» De l’émergence. De la diversité. Sans complexes. «On est entre l’underground et le gros capital. On ne dira jamais non à un gros cachet, à condition de faire ce qui nous plaît.» Sont-ils les héritiers de l’alternatif des années 80? «Sans doute, Mais on n’y était pas. Alors, autant se concentrer sur le présent. Le contexte s’est durci, on le sait. On a toujours voulu être originaux, sortir de la routine et se démarquer. Avec nos moyens, nous tâchons de contourner les obstacles pour faire quelque chose de nouveau.» Prochain rendez-vous, nocturne bien sûr, le 11 novembre au Terreau.

(Image: Steeve Iuncker-Gomez)

Ozadya, une clique en pleine ascension

Plus fort ensemble

Beatmakers, DJ ou rappers, également graphistes ou stylistes, ils se nomment Pekodjinn, Nnnurah, Lazzylife, Voodoo, YTprod, Neya, Zalyf, Luca… Huit sur la photo. Autant à l’interview. Ozadya, collectif émargeant de la scène hip-hop du bout du lac, 23 ans de moyenne d’âge, se distingue par des soirées à la réputation grandissante. Son nom est dérivé du mot brésilien signifiant «audace». Ozadya, un an d’existence, a démarré dans les parages du Terreau pour, désormais, jouer au Zoo. Carton plein pour cette équipe qui en évoque une autre, la Superwak Clique. La force du collectif? Pouvoir faire appel à son entourage lorsqu’il faut réaliser un clip, monter une soirée. Luca, par exemple, est manager, et Pekodjin se charge également du booking. «Nous essayons d’être totalement indépendants, qu’on imprime des T-shirts ou qu’on organise un événement. C’est une famille.» S’il y a du rap sous les capuches, du break beat plein partout, on y entendra également de la trap, du baile funk brésilien, de la house aussi. Chacun apporte ses goûts. Pekodjinn, qui mène raisonnablement le collectif, fait pour sa part un carton avec ses mix «néotropical». «Nous ne nous donnons pas de limite. Cette diversité nous a permis de toucher plus de monde que si nous n’étions que hip-hop.»
Tout faire soi-même, grâce au collectif. C’est, soutient Ozadya, «l’assurance de garder le contrôle sur le contenu que l’on propose». «On a commencé tout en bas, au Terreau, au Café des Volontaires également, puis dans les raves. On a mis énormément de sons sur Internet. Et on s’est imposé à Genève. À terme, on veut en vivre.»«»

(Image: Steeve Iuncker-Gomez)

METEO, un curateur parmi les nouvelles pousses

«On vit une transition»

Witold Langlois, journaliste à la RTS, connaît bien la nouvelle scène genevoise, toutes ces jeunes pousses électroniques, hip-hop et Cie que ce Franco-Genevois, également DJ, repère et programme à l’enseigne des soirées METEO, à l’Ecurie notamment. Et les festivals s’y intéressent, dit-il. Ainsi de La Bâtie, qui lui a confié une soirée festive en septembre.
«On vit une période de transition. Une scène laboratoire émerge, rappelant l’extrême diversité des années fin 70, début 80, lorsque, à l’apogée du punk, la new wave a commencé, suivie du hip-hop. Cette nouvelle génération qui émerge à Genève a pris les références pop des vingt dernières années pour en faire une purée. De cette extraordinaire machine à laver, on aboutira dans quelques années, je crois, à de nouveaux genres musicaux. Et, pour une fois, Genève, est à l’avant-garde, comme le sont également Paris, Marseille ou Bordeaux.»
Mais s’il y a un lieu qui fait office de point de ralliement, c’est l’internet. «Tout le monde s’y met au courant de tout et tout s’y mélange. Voilà pourquoi il n’y a plus de décalage d’un point à l’autre du globe.» Ce sont alors non plus les ondes nationales mais les webs radio amatrices qui diffusent les sons nouveaux – PiiAF, NTS… – et les plates-formes de partage, SoundCloud et autres Mixcloud. Grâce au Web, METEO peut défricher le reste de la francophonie. Et ramener des pépites. Le 18 novembre, à la Petite Reine, ce sera Rui Ho, un Chinois francophone de Berlin, Jeune Faune de Paris et CCeline, de Vaud.

(Image: Laurent Guiraud)

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