Einstein, dans le décor d'une féerie

Opéra«Einstein on the Beach» éblouit sur la scène et dans la fosse du Grand Théâtre.

Un des tableaux d’«Einstein on the Beach», signé par Daniele Finzi Pasca. L’œuvre inclassable de Philip Glass et Bob Wilson marque l’ouverture de la saison du Grand Théâtre. Image: CAROLE PARODI

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Durant plus de quatre décennies, on a rivé à cette pièce un binôme qu’on a cru insécable. Celui d’un compositeur – Philip Glass – et d’un plasticien et metteur en scène – Bob Wilson – qui ont trouvé là, avec ces quatre heures de flux et reflux musicaux hypnotiques, les clés d’une petite révolution artistique. La création d’«Einstein on the Beach» au Festival d’Avignon de 1976 a ouvert le champ de nouveaux possibles, résolument inclassables et définitivement médusants. Opéra sans livret ni dramaturgie linéaire, le monument en question pousse très loin le langage de la musique dite répétitive. Une esthétique du geste «ostinato» triomphe alors, renforcée par les chorégraphies épatantes et obsessionnelles de Lucinda Childs.

La vidéo, un tour de magie

Le binôme, qui a connu la gloire avec ce titre dans les plus grandes salles, se dissout désormais au Grand Théâtre, après avoir connu une seule et unique séparation, en 1988, par l’intervention d’Achim Frayer. C’est dire si la nouvelle production genevoise, signée par un grand artisan de la mise en scène – le Tessinois Daniele Finzi Pasca – était attendue à l’heure de la première, mercredi soir. Placée à l’affiche du festival La Bâtie, cette reconstruction marque aussi l’ouverture d’un nouveau règne, rafraîchissant et audacieux, à la tête de la maison lyrique. Celui d’Aviel Cahn, qui succède à Tobias Richter.

Alors, des premiers pas convaincants? Oui, à maints égards. Cet Einstein retrouvé rappelle tout d’abord l’impressionnante ductilité de Finzi Pasca, un artiste aussi percutant dans les spectacles d’échelle imposante (Fête des Vignerons, cérémonies d’ouverture des JO) que dans l’environnement bien plus intime d’un théâtre, où l’intervention méticuleuse et le détail soigné acquièrent une valeur décisive. Ainsi, pendant quatre heures, la salle a été baignée par des tableaux époustouflants, à la plasticité riche et maîtrisée, qui avancent la plupart du temps sur un rythme lent et contemplatif, réglé par un métronome infaillible.

À chacun de ces épisodes, un mélange dosé de disciplines est venu apporter des touches féeriques à l’action. Prenez la vidéo conçue par Roberto Vitalini. Elle a donné du relief à la toile posée régulièrement sur le devant de la scène et accompagné des jeux d’ombres chinoises saisissants, faits de ruptures d’échelle entre les objets et les personnages projetés. Tout est question de relativité et de points de vue, nous dit ce petit tour de magie. Et il ne sera pas le seul. Ailleurs, dans un tableau très applaudi, des personnages sont filmés couchés, immergés dans de petits décors posés à l’horizontale. Projetés sur grand écran et à la verticale, leurs faits et gestes donnent vie à des effets en trompe-l’œil aussi drôles que déroutants. La force de gravité, et Newton avec, y est très malmenée. Il y a encore, dans cet univers qui fait briller les yeux, des touches qui nous amènent aux arts du cirque chers à Finzi Pasca. Les personnages suspendus, volant ou pendulant dans les hauteurs, abondent chez «Einstein…». On y croise pêle-mêle des bonzes tibétains souffrant visiblement de vertiges, des sirènes à la grâce majestueuse, des toréadors voltigeurs, capables de numéros de grande virtuosité, et d’autres figures encore.

Ajoutons à ce monde hétéroclite – dans lequel la moustache, la pipe et les cheveux ébouriffés de Monsieur Albert ne sont jamais loin – les scénographies lumineuses conçues par Hugo Gargiulo. Ici, des tubes rappelant des néons aux couleurs changeantes habillent à eux seuls des pans entiers de la dramaturgie, en descendant des hauts cintres ou en entrant en mode processionnaire par les coulisses latérales. La magie de la production repose en bonne partie sur cette trouvaille génératrice d’ambiance onirique.

La tentation du décoratif

Bref, le monde conçu par Finzi Pasca nous renvoie à un état d’émerveillement et d’innocence quasi infantile. C’est sa grande qualité, sa limite aussi. Ce regard organique nous place aux antipodes de l’obsession robotique et anxiogène qui traversait de bout en bout la mise en scène épurée de Bob Wilson et les chorégraphies de Lucinda Childs. Au Grand Théâtre, rien ou presque n’interroge ni ne bouscule le spectateur. Dans la virtuosité déployée sur le plateau – la dernière scène et ses longs miroirs ambulants sont prodigieux – la tentation esthétisante et décorative semble toujours pointer son nez.

Une autre virtuosité s’est enfin ajoutée à la production. Elle est à cueillir dans la fosse, auprès des jeunes musiciens et choristes de la Haute École de musique (HEM). Placée sous la direction bienveillante et avertie du chef Titus Engel – un spécialiste du répertoire contemporain – la troupe s’est senti pousser des ailes, alors que l’essentiel de ses membres découvrait, il y a quelques mois à peine, l’étrange syntaxe musicale d’«Einstein…». Le défi a été longtemps préparé; il a abouti à une lecture précise et engagée de cette pièce qui ne concède aucun répit. Alors oui, la féerie vécue au Grand Théâtre doit beaucoup à cet exploit.

«Einstein on the Beach». De Philip Glass et Bob Wilson; mise en scène par Daniele Finzi Pasca, dir. musicale Titus Engel; Grand Théâtre, jusqu’au 18 sept. Rens.: www. gtg.ch

Créé: 12.09.2019, 17h45

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