«Don Giovanni» des addictions

OpéraPortée par un extraordinaire Simon Keenlyside dans le rôle-titre, la production du Grand Théâtre séduit.

À gauche, Don Giovanni (Simon Keenlyside), en compagnie, au centre, de Leporello (David Stout) et du Commendatore (Thorsten Grümbel) dans une scène finale qui annonce la chute du collectionneur de conquête.

À gauche, Don Giovanni (Simon Keenlyside), en compagnie, au centre, de Leporello (David Stout) et du Commendatore (Thorsten Grümbel) dans une scène finale qui annonce la chute du collectionneur de conquête. Image: CAROLE PARODI

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Faudrait-il retenir un trait, un seul, du «Don Giovanni» de Mozart, que le Grand Théâtre présente ces jours-ci dans une nouvelle production à l’Opéra des Nations? On se tournerait sans doute possible vers lui, Simon Keenlyside. Le baryton, dont on attendait le retour à Genève après un très lointain «Pelléas et Mélisande» (saison 1999-2000), a été renversant et dévastateur dans le rôle-titre, tant sur le versant vocal que dans l’incarnation habitée du collectionneur de conquêtes. À quoi a-t-on assisté à l’heure de la première, vendredi soir? À une lente déchéance du héros sombre de Mozart, à la damnation d’une figure qui avance fièrement vers sa chute et qui, jusqu’à la fin, renonce à se soumettre au joug de la morale et au repenti que sollicite le Commendatore.

Une transe dionysiaque

Le Don Giovanni qu’a imaginé le metteur en scène David Bösch chemine sur les rails d’une double addiction. Il y a bien sûr celle racontée par le livret de Da Ponte, qui fait de lui un détecteur hypersensible de la présence féminine et de son simple parfum. Les pulsions incontrôlables qui s’ensuivent génèrent des centaines de razzias, toutes documentées – trouvaille heureuse – dans un album bourré de photos Polaroid des victimes. À cet art de la conquête, qui relève davantage de la prédation, Simon Keenlyside donne une épaisseur étourdissante avec une science du jeu qui laisse sans voix. Dans les mouvements sur les planches, qui relèvent parfois de la transe, on reconnaît le génie de sa personnification, on croise un dionysiaque endiablé.

Mise en abyme introuvable

Regard clair et possédé, le voilà à la fois démoniaque, manipulateur, pervers et débauché impénitent. C’est ainsi que l’homme étend son emprise sur l’innocente Zerlina, dans une mémorable scène de drague au mariage de la paysanne. Servi par une voix puissante et claire et par une diction parfaite, ce Don Giovanni envoûte et palpe quand il n’a pas le nez dans la poudre (autre addiction) pour jouir plus intensément et, bien évidemment, sans entraves. La chemise toujours plus échancrée au fil des scènes, la déambulation toujours plus frénétique, le héros traqué semble ainsi plonger dans le vortex de ses perversions. Et cependant, il parvient à nous conquérir aussi. Sans doute parce que, tout compte fait, ses tumultes gardent, à travers un jeu savant, une dimension terriblement humaine. Plus généralement, cette production se laisse apprécier par la grande qualité de la distribution et par la direction de son jeu. Le Leporello de David Stout s’affiche timidement au premier acte mais gagne en prestance vocale et en épaisseur comique. La légèreté de la pièce passe par là, tout comme la gravité par une Patrizia Ciofi (Donna Anna) plus que convaincante. Ses premiers airs montrent la fibre d’une grande tragédienne; le timbre, légèrement voilé dans le médium et le grave, finit par s’ouvrir pleinement au cours de la pièce et par s’épanouir avec noblesse. On salue encore la prestance de Ramón Vargas, voix assurée dans un Don Ottavio grave et tourmenté par le sermon de la vengeance. On relèvera aussi l’excellent élan juvénile qui se dégage du trio formé par Myrtò Papatanasiu (Donna Elvira), Mary Feminear (Zerlina) et Michael Adams (Masetto); et on relève enfin la bonne tenue de Thorsten Grümbel (Il Commendatore), au cœur d’un épilogue réussi.

Ce «Don Giovanni» se laisse aussi savourer du côté de la fosse. Ici, sous la direction plutôt alerte de Stefan Soltesz – une «Ouverture» parcourue à vive allure – l’Orchestre de la Suisse romande se laisse apprécier, avec des textures soyeuses au sein des premiers violons et des violoncelles.

La mise en scène de David Bösch génère, elle, quelques doutes et incompréhensions: on peine à saisir la signification et la logique du dispositif dans lequel prennent forme les deux actes. Une salle de théâtre – espace délabré et à l’abandon, où pousse la mauvaise herbe – dans le théâtre? Une mise en abyme? On aura cherché trois heures durant le jeu de miroirs, la clé de lecture, sans trouver de solution. Ce biotope immuable, qui finit par (s’)épuiser, est heureusement vitalisé par un jeu théâtral qui, lui, a très fière allure.

«Don Giovanni», dramma giocoso de W. A. Mozart, Opéra des Nations, jusqu’au 17 juin. Rens. www.geneveopera.ch

Créé: 02.06.2018, 13h45

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après l'accord avec l'UE, Johnson doit convaincre le Parlement
Plus...