Cette fois-ci, la nuit a retenu Johnny

HommageLe chanteur de 74 ans a succombé à un cancer des poumons. Avec lui, c’est un compagnonnage d’un demi-siècle que perd le monde francophone.

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C’était un mois de décembre 2010, à Paris. Le dernier journaliste venait de quitter un Fouquet’s transformé en bunker de luxe. À l’étage, Johnny Hallyday et son management recevaient la presse, pour une affaire d’importance: un an après avoir vu l’autre rive, plongé dans le coma suite à une infection postopératoire, le chanteur repartait déjà en tournée, un nouvel album en poche. Tout le monde est venu scruter l’idole ressuscitée, chacun repart rasséréné.

Peu à peu, les lumières s’éteignent. Ne restent que les petites dames du buffet, qui rangent les cadavres d’amuse-bouches servis au long de la journée. Une porte s’ouvre, Johnny sort de sa suite, seul. Il quitte les lieux d’un pas lent. Et s’arrête devant les tables, pour remercier de quelques mots chacune de ces ouvrières anonymes qui s’activent dans les coulisses de l’événement. Il n’y avait strictement personne d’autre dans le couloir, et la star aux 110 millions d’albums vendus aurait parfaitement pu ignorer comme piétaille ancillaire ces salariées de l’hôtel. Il ne l’a pas fait. Passant devant le grand miroir de l’escalier, il ajusta longuement le col de son manteau, puis disparut dans la nuit hivernale.

L’homme aux mille chansons

Curieusement, aujourd’hui que Johnny Hallyday n’a pas pu vaincre une nouvelle fois la camarde, succombant dans la nuit du mardi 5 décembre au cancer qui lui bouffait les poumons depuis des mois, cette minuscule anecdote revient à l’esprit avant le souvenir des shows démesurés, du barnum monstre, de «l’idole des jeunes» devenue icône nationale, caricature unique d’une démesure rock’n’roll adaptée au show-business à la française.

Premier concert de Johnny Hallyday en Suisse

Hallyday et ses 1000 chansons furent des compagnons de cinquante ans de route pour tout francophone doté d’oreilles, qu’il l’apprécie ou non. Un visage et une voix qui ont survécu à toutes les modes. Un dieu pour ses fans, dont le faciès est gravé à l’encre dans d’innombrables dermes. Un pionnier et un vétéran, un fin renard et un lourd pacha, un symbole d’insoumission mais aussi une institution dont le marbre de la statue a été léché par les politiques, les puissants et même l’intelligentsia. Mais face à ces paradoxes, aux hyperboles et au mythe, le souvenir de quelques secondes d’humilité et de politesse pèse d’un poids égal.

Elles racontent deux choses: d’abord, Johnny n’a pas avalé Jean-Philippe. La vedette n’a jamais gommé le gamin bien élevé, timide, largué par son père peu après sa naissance, en 1943, et placé sous la responsabilité de sa tante, Hélène Mar. La fille de celle-ci, Desta, s’est entichée d’un Américain avec qui elle part tourner un show de danse – le petit Jean-Philippe grimpe dans leurs bagages et passera une enfance sur les routes européennes. Une éducation de frugalité, d’efforts, de modestie qui forgea le caractère du futur chanteur, et ne le transformera pas, le succès venu.

Deuxième chose: «le grand événement de son retour» orchestré au Fouquet’s, Johnny le vécut comme l’épisode très ordinaire d’une vie pas ordinaire. Sa vie. Enfant musicien jouant à 13 ans La ballade de Davy Crockett sapé en cow-boy durant l’entracte du couple de danseurs, les «Halliday’s», dont il adoptera le pseudonyme. Ado fou d’Elvis qui, avec ses potes Eddy Mitchell et bientôt Jacques Dutronc, ose reprendre sur scène les premiers rocks de leurs idoles, Bill Haley ou encore Chuck Berry. Idole lui-même, enfin, qui se jette sur les genoux pour chanter Laisse tomber les filles, un exemple déplorable au pays de Léon Zitrone.


A lire: La solitude des fans romands de Johnny


Johnny n’a jamais rien connu d’autre qu’une vie de saltimbanque et, très vite, de vedette. À l’âge de 17 ans, il est lancé, en disques, en posters, en concerts, en films… La vague du rock’n’roll, vite suivie en France de la mode édulcorée des yé-yé, ne devait pas laisser beaucoup de chances de longévité à leurs hérauts. Johnny et quelques rares autres s’en sortent, sacrifiant plus ou moins aux tendances musicales de l’après-68 – hippie, hard rock, progressif, variété, Hallyday tâte de tout, s’égare souvent mais reste toujours unique au cœur du public.

«Elvis français»

Symbole français d’une génération qui pour la première fois dans l’histoire de l’humanité s’identifiait et se revendiquait en tant que telle («les jeunes»), le chanteur («l’Elvis français», titre la presse anglo-saxonne) a vieilli avec elle, non sans convertir de nouveaux fans. Avoir été si présent, si important dans une courte période de transmutation générationnelle, lui a conféré un statut patrimonial: Johnny faisait partie de l’histoire de la République, ses présidents cherchaient son affection et lui pardonnaient ses bidouillages fiscaux entre Belgique, Suisse et États-Unis, tout comme le public lui passait ses fautes de goût ou ses errements alcoolisés ou narcotiques. Johnny ne cachait rien de ses faiblesses, ne s’en excusait pas non plus. Sa franchise, liée là encore à une forme de «belle âme» qui ne trichait pas, éclaire mieux que des explications musicales son incroyable longévité au sommet des icônes françaises.

Revenu de toutes les modes, de tous les dangers, de tous les parasites qu’attirent renommée et fortune, Johnny Hallyday gardait au fond du cœur le même idéal de liberté adolescent qui le faisait se présenter en baskets et T-shirt à tête de mort lors de sa dernière conférence de presse, en juin dernier à Paris, pour l’ultime tournée des Vieilles Canailles, avec ses potes Eddy Mitchell et Jacques Dutronc. Autant qu’Elvis, James Dean et La fureur de vivre l’avaient marqué à jamais.

À la même allure mais sans se crasher, il a vécu sur la route: 183 tournées! En juin, malade, il expliquait sa situation comme il résumait sa vie: «Chanter avec mes potes, c’est bénéfique, moralement.» Le 5 juillet, à Carcassonne, il montait pour la dernière fois sur scène. Avec les mêmes amis qu’à ses débuts. (TDG)

Créé: 06.12.2017, 17h40

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Johnny dans la lorgnette de Burki

Johnny dans la lorgnette de Burki Notre ancien et regretté dessinateur, Raymond Burki, avait caricaturé le chanteur de maintes fois. Archives.

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