Alexandre Tharaud éclaire le crépuscule de Beethoven

ClassiqueLe pianiste le plus aimé de la francophonie se tourne pour la première fois vers un compositeur qu’il fréquente depuis longtemps en récital, en gravant ses dernières sonates. Un univers sombre et magmatique qu’il restitue dans sa plus simple expression, d’un toucher élégant et sobre. Rencontre.

Le pianiste français Alexandre Tharaud.

Le pianiste français Alexandre Tharaud. Image: MARCO BORGGREVE

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Un nouveau Tharaud? Le pianiste le reconnaît sans ambages, sourire en coin, ton à mi-chemin entre autodérision et malice: «C’est un peu comme un nouvel ouvrage d’Amélie Nothomb, il va se retrouver dans un nombre considérable de foyers, et je trouve cela paniquant.» On tiendrait donc là un disque qui incarnerait la rencontre entre un peuple et son artiste fétiche. Constat que, au lendemain d’un récital donné en terre veveysanne, le Parisien n’écarte rien durant le tête à tête qu’il nous a réservé. La parution d’un CD portant les traces de ses dix doigts, c’est quoi au juste? «Une immense pression, un grand poids sur les épaules qui pointe à chaque fois que j’entame l’aventure dans les studios d’enregistrement. C’est aussi un temps fou – six mois au moins – passé à soigner en postproduction chaque petit détail des prises retenues. Après quoi, je lâche tout, sachant que j’ai tout donné et que l’objet appartient désormais à l’auditeur.»

50 ans, l’âge d’un naufrage

Alexandre Tharaud chemine aujourd’hui en terre vierge, ou presque. Après ses relectures de pièces choisies de Rameau, de Scarlatti, de Couperin ou de Ravel et Poulenc, le voici s’attelant enfin à un corpus qu’il joue sur scène depuis longtemps déjà. Celui des dernières sonates de Beethoven, les «Opus 109, 110, 111». Un matériau, rappelons-le, traversé par les tumultes noirs, enragés et mélancoliques d’un compositeur désormais sourd, malade et condamné. «On entend dans la musique de son crépuscule, dans ce dernier mouvement de la «Sonate N° 32» notamment, son adieu au monde», confirme l’interprète. Emmitouflé dans un pull épais, teint pâle, physique d’un éternel adolescent, le pianiste nous raconte sa nouvelle histoire musicale, «sottovoce», mais d’un verbe toujours alerte, attablé dans un café non loin d’un train qui doit le ramener chez lui.

On revient à Beethoven, celui majestueux et sépulcral de la fin. Pourquoi donc débuter par là? Au fond, le choix aurait pu porter ailleurs, parmi les trente-deux sonates à disposition. «C’est peut-être parce que je vais avoir 50 ans bientôt et que j’ai l’impression d’être un survivant. Je n’ai rien vécu de dramatique, je suis en bonne santé et j’ai une vie heureuse. Mais j’ai l’impression d’avoir fait déjà beaucoup de choses et que j’aurais pu, pour cette raison, déjà être mort. Du coup, c’est un peu comme si un bonus à ma vie débutait durant cette nouvelle phase. Une période qui suscite déjà en moi de la perplexité. Je vis mes 50 ans comme une sorte de naufrage. Je dis adieu à des choses qui me semblaient indispensables mais je m’approche aussi des fonds de mer, qui réservent des couleurs étonnantes et des surprises à foison.»

Voilà peut-être expliquées les tonalités intimistes et les expressions en retenues qui exhalent de l’écoute de ces «Sonates», dans lesquelles on recèle pourtant des pages à l’urgence magmatique – le «Prestissimo» de l’op. 110 par exemple. Coloriste hors pair, pianiste au toucher pointilleux, capable de phrasés d’une grande élégance et fluidité, Alexandre Tharaud semble soigner davantage les enluminures et les plis sombres des trois pièces plutôt que d’en relever la complexité des structures. Beethoven ne change pas le pedigree ni les traits dévoilés ailleurs, sur d’autres répertoires. S’il fallait chercher un fil qui expliquerait cette continuité, on le trouverait sans doute dans la manière de concevoir l’expérience du studio d’enregistrement, qu’Alexandre Tharaud vit intensément, dans une sorte de longue et très épuisante extase.

Le studio pour se détacher des tics

Dans le long processus de préparation, le pianiste souligne l’importance de ces centaines de concerts qui ont façonné la manière d’approcher le répertoire. Ce sont des heures de travail, une existence entière à labourer une partition. «Prenez l’«Opus 109»: elle fait partie depuis si longtemps de ma vie de pianiste, je la joue depuis l’âge de 14 ans. Pourtant, lorsqu’on va vers le disque, on passe à autre chose. On s’aperçoit tout d’abord des tics qu’on a intégrés à travers les âges. Il faut alors s’en débarrasser et retrouver l’esprit original de la lettre, recoller au texte et redevenir vierge. Puis, on doit partir à la rencontre de l’auditeur, et d’un seul et unique auditeur. Car les micros sont juste là, près de vous et de l’instrument. Alors, vous allez forcément chuchoter, vous allez avancer sans forcer pour établir un lien avec celui qui écoute. Je reste persuadé que tout ce qu’on doit dire dans un album finit par sortir de lui-même. Il faut se mettre dans une position de grande disponibilité et cultiver la confiance en soi.»

Ludwig van Beethoven, «Sonates opus 109, 110, 111», Alexandre Tharaud (piano). Erato (TDG)

Créé: 02.11.2018, 16h16

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