Pour ses 40 ans, le rap ne fait plus si mâle

Hip-hopDes fêtes spontanées de 1973 au business de Booba, le genre a essaimé jusque dans la pop. Retour sur une histoire agitée

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Paix, amour, unité, fun. C’était la bonne parole des pionniers new-yorkais du hip-hop, il y a quarante ans de cela. Ou serait-ce plutôt «oseilles», «couilles», «bite» et «fion», les mots préférés du rappeur français Booba? Jeudi passé à l’Arena, ce champion des ventes discographiques dans l’Hexagone en a mis tout plein dans son micro, devant quelques milliers de fans, masculins pour l’essentiel. Bâti comme un bœuf de concours, casquette de base-ball vissée sur la tête, le collier clinquant en prime, en voilà un qui a su tirer parti de la fascination du public européen pour le gangsta rap californien. Gros mots, gros flingues, fessier idoine: tout l’attirail du Nord-Américain 50 Cent se retrouve jusqu’aux basses puissantes crachées par la sono…

Le hip-hop a quarante ans: a-t-il définitivement viré au tout-à-l’égout commercial? Booba, 39 bougies ce dimanche, est pourtant bien un enfant du rap. A sa manière, qu’on apprécie ou non. De là à prétendre qu’il véhicule paix, amour, unité et fun, il y a une marge, immense. Cependant, si pareil costaud squatte l’avant-scène avec des textes aussi misogynes que simplistes, d’autres raniment depuis peu les principes d’origine du hip-hop, tels qu’édictés à l’enseigne de la Zulu Nation par DJ Afrika Bambaataa en 1973.

De la rue aux magazines people

1973. En août de cette année-là, il fait chaud à New York, chaud dans les appartements vétustes du Bronx, où végètent Afros et Latinos américains. Voilà trois ans déjà que Gil Scott-Heron a livré ses poésies critiques, autant que les Last Poets ont porté leurs voix sacrées sur des tambours africains. En bas de chez toi, une «block party» s’installe, résurgence des sound system mobiles inventés par les Jamaïcains. On fait bombance de sons, on spray les murs glauques d’une cité délaissée par le libéralisme bondissant. Les Trente Glorieuses? Pas vu, pas pris.

Rap au micro, platine sur les tréteaux, breakdance sur le bitume et graffitis partout: l’histoire avance à grands pas, le rap s’impose comme discipline principale du hip-hop. De Rapper's Delight de Sugar Hill Gang en 1979 à Walk this Way confrontant en 1986 les rockers blancs d’Aerosmith aux rappeurs noirs de RUN DMC, à Sabotage des blancs-becs intellos Beastie Boys en 1994. Pour en finir avec Kanye West? Dernier héraut d’une musique largement passée dans la pop, cet efficace chef d’entreprise est un «people» soucieux de son image.

En France, où la mouvance s’était installée dès 1989 avec NTM et IAM, c’est aujourd’hui Maître Gims qui fait la loi, avec Black M et Booba. Les deux premiers s’adressent à un très jeune public, ce qui constitue un changement en soi. Dans un même temps, IAM, ces fabuleux Marseillais au sens critique affûté, émule à leur tour de jeunes artistes. Au démon commerçant incarné par Booba répond soudain le caractère plus militant de Big Flo & Oli, deux Toulousains âgés d’à peine 20 ans, deux gamins au succès colossal. On comptait avant eux sur La Rumeur. Il faut mentionner encore Keny Arkana, cette jeune femme au flow rageur qui n’est pas sans rappeler la Lausannoise La Gale.

De l’hétéronormé au trans

Les femmes, ce sont donc elles qui remettent les pendules à l’heure! Ainsi encore d’Angel Haze aux Etats-Unis, et de Kate Tempest en Angleterre. Mais la bataille des sexes, c’est, plus fort encore, cette ouverture sur la sexualité transgenre imposée par Mykki Blanco. Une vraie révolution dans un domaine où l’hétéro a très longtemps fait la norme, indiscutable, marquant volontiers avec violence son homophobie.

Majoritairement masculin dans les années 2000 encore, le public des soirées draine aujourd’hui nombre de femmes. Idem de cette réputation négative qui collait aux soirées hip-hop il y a 15 ans encore; «B boy» et autres garçons chelou ont laissé place à une assemblée pacifiée. Et le rap, qui renoue avec son côté festif des débuts, de devenir comestible pour le plus grand nombre, investissant bars et discothèques branchées.

Cette ouverture du rap tient à l’évolution des artistes aussi bien que l’air du temps, analyse Olivier Cachin, spécialiste français du genre (lire interview à droite): «A ses débuts en France, cette musique était méprisée. Désormais, il faut compter avec. En 2015, un concert de Booba à Paris, c’est un Bercy complet. Et le public a changé, nécessairement. Ne serait-ce que parce qu’un gamin de 15 ans est né avec du rap dans les oreilles. Le hip-hop a suffisamment d’histoire pour que les jeunes le vénèrent, comme d’autres admirent le Velvet Underground ou le rock garage.»

Créé: 04.12.2015, 20h44

IOlivier Cachin: «Le rap reste le domaine musical le plus novateur»

Il est le grand spécialiste français du hip-hop. En conférence jeudi 10 décembre à l’Université de Genève, Olivier Cachin (photo) tentera en une heure de résumer quarante?ans d’une culture née en 1973 à New York, mêlant rap, djing, beatboxing (la fameuse boîte à rythme vocale), danse et graffiti. Si pas la poésie, comme c’est le cas avec le protoslameur Gilles Scott Heron dès 1970, voire philosophie et sociologie dans l’acception la plus large de cette mouvance liée intrinsèquement aux revendications identitaires des Afro-Américains. Ecrivain et journaliste, l’auteur de L’offensive rap, ouvrage fameux paru en 1996, esquisse cette histoire riche en rebondissements. Apparu dans les ghettos afro et latino-américains du Bronx, le hip-hop appartient désormais à la culture populaire grand public, grâce principalement à son volet musical le plus répandu, le rap.


Le hip-hop est né en 1973. Dans quelles circonstances exactement?

Le 11 août 1973, précisément. Ce jour-là, la petite sœur de DJ Kool Herc fête la fin de l’année scolaire. On organise une soirée dans la partie commune de l’immeuble. On fait du djing, on graffe, on danse, on rappe. C’est la première hip-hop party jamais recensée. Cette date reste symbolique, de la même manière qu’on fait remonter la naissance du rock à l’enregistrement de That All Right (Mamma) par Elvis Presley le 5 juillet 1954. Tout cela sera par la suite théorisé par DJ Afrika Bambaataa. Dessiner sur les murs, danser dans la rue, faire de l’art au micro, on assiste alors à une unification de pratiques diverses.


Quarante ans après, que reste-t-il de cette culture?

L’unité du début n’existe plus. Si la danse, le graffiti et la musique évoluaient durant un temps en parallèle, ce n’est clairement plus le cas en 2015. Désormais, les compagnies de danse contemporaine ont leur breakdancer. De même, les graffitis ne sont plus tant dans la rue mais dans les galeries, avec des prix incroyables, comme c’est le cas pour les figures de Keith Haring par exemple.


Que reste-t-il alors des valeurs initiales du hip-hop, paix, amour, unité et fun?

Elles sont encore revendiquées par quelques acteurs. En France, en Belgique comme en Suisse, elles n’ont pas disparu pour autant. Mais il s’agissait là d’une belle utopie, comparable au communisme. Désormais, l’individualisme définit bien plus souvent le rap que le collectivisme.


Musicalement, qu’elle a été l’évolution du rap?

D’abord musique de fête, le rap va très vite documenter ce qui se passe dans les quartiers. Son cadre de production aussi bien que les techniques évoluent rapidement. Mais contrairement au punk, qui relevait plus de la mouvance arty, le hip-hop, le rap en particulier, n’a jamais eu peur du succès. L’argent, comme la notoriété, est revendiqué dès le début, quand bien même des puristes diront le contraire. C’est une manière de dire: «Regarde-moi, je suis là!»


En 2015, le rap est-il devenu pop?

C’est une grande part de la musique populaire d’aujourd’hui, en effet. Mais d’autre part, le rap reste ouvert à tous les styles. Raison pour laquelle le genre reste le domaine musical le plus novateur. Plus encore que les musiques électroniques, que le rap s’est du reste appropriées à son tour. Entretenir un quelconque classicisme? Impossible! Tout va très vite. Le rap est toujours en état d’alerte.


Le rap qui revendique, qui critique, a-t-il encore cours?

Toute action créant une réaction, on assiste dans ce domaine à une résurgence. Face au rap commercial, certains, comme La Rumeur, revendiquent désormais le rap qui dénonce.


Comment fonctionne la scène actuelle?

Deux grandes tendances se dessinent: d’une part, des artistes à la recherche du public le plus large possible. C’est le cas d’Asap Rocky, de Kendrick Lamar. Tandis que d’autres artistes s’adressent à un auditoire plus pointilleux. Cependant, opposer l’art et le commerce – une posture typiquement européenne – n’est pas pertinent pour les Etats-Unis: dans un pays où il n’y a aucune subvention pour les artises, avoir du succès, c’est exister, tout simplement.



«Hip-hop: 40?ans d’histoire. De l’ombre à la lumière»
Conférence d’Olivier Cachin, Uni Dufour, je 10 déc., 18?h?30, entrée libre.

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