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Le Musée Jenisch lit Courbet entre les traits

Le peintre né il y a 200 ans à Ornans et mort en 1877 à La Tour-de-Peilz était aussi un puissant dessinateur. Méconnu, son portfolio est ouvert à Vevey.

«Martin-pêcheur aux ailes déployées» vers 1856, pierre noire, estompe et crayon au graphite (10 x 13,7 cm).
«Martin-pêcheur aux ailes déployées» vers 1856, pierre noire, estompe et crayon au graphite (10 x 13,7 cm).
COLLECTION JEAN BONNA, GENÈVE

On le connaissait insurgé, déboulonneur des codes de la peinture académique, comme de la colonne Vendôme lors de l’insurrection de la Commune de Paris – ce qui lui a d’ailleurs valu de mourir en exil à La Tour-de-Peilz en 1877. On savait aussi Gustave Courbet, étendard du réalisme, explorateur sans fard du sexe féminin dans «L’origine du monde» et ennemi farouche des apparences. Mais le peintre qui ne cherchait pas à plaire possédait encore une face cachée.

Oui… Courbet a dessiné. La vie. La nature. Les gens. Mais surtout, le peintre a aimé le dessin pour le dessin! Quand son trait batifole avec un lapin et un hérisson embarqués dans une drôle de danse potagère, il a 11 ans à peine. Et 55 lorsque, dans l’une de ses dernières œuvres graphiques, son trait «sculpte» un Marc-Louis Bovy prêt à surgir de la feuille. Mais il y a quelque chose de plus troublant encore dans cette découverte appuyée par cinquante dessins au Musée Jenisch à Vevey, après une première salve au Musée Courbet à Ornans. Quelque chose qui se noue aussi autour d’une question d’échelle. Prenant parti pour la nature – celle des hommes comme celle du cosmos –, l’artiste a toujours fait les choses en grand, défiant jusqu’aux dimensions de son atelier. Son «Enterrement à Ornans», 3 mètres sur 6, y entrait tout juste alors qu’avec ses 3,6 mètres sur 6 «L’atelier du peintre» en impose même dans l’immensité du Musée d’Orsay.

«L’homme à la pipe» (après 1849), fusain sur papier (45,7 x 35,3 cm). Un dessin rappelant l’huile de 1848. COLLECTION JEAN BONNA, GENÈVE
«L’homme à la pipe» (après 1849), fusain sur papier (45,7 x 35,3 cm). Un dessin rappelant l’huile de 1848. COLLECTION JEAN BONNA, GENÈVE

À Vevey, la puissance – cette ensorceleuse – n’est pas affaire de dimension, elle s’exprime au fusain ou au crayon sur des formats modestes, parfois confidentiels. Oxygénée par des traits veloutés, poudrés. Même sensuels. Si le peintre affirme, s’il soigne l’authenticité de petits veaux crottés et d’arbres débordant de la toile, le dessinateur caresse. Lissant les contours d’un martin-pêcheur les ailes déployées, soignant ceux, presque photographiques, d’une jeune femme pétrie de douceur. Il laisse même une sorte de mélancolie vaporeuse filtrer certaines œuvres, en plus de cette délicate sensation de l’éphémère qui entre dans sa partition lorsque les corps de deux amoureux se fondent dans une «Sieste champêtre».

Les amants dans la campagne» (1847), fusain et craie blanche (42 x 31 cm). Trois ans plus tôt, le peintre réalisait une huile sur le même sujet. COLLECTION PRIVÉE
Les amants dans la campagne» (1847), fusain et craie blanche (42 x 31 cm). Trois ans plus tôt, le peintre réalisait une huile sur le même sujet. COLLECTION PRIVÉE

Des enthousiasmes qui diffèrent

Feuilles de jeunesse, œuvres de la maturité, illustrations commandées par ses amis romanciers, cartons préparatoires ou copies de ses huiles destinées à les faire circuler, les dessins sont longtemps restés dans l’ombre du peintre. La postérité en avait retenu entre 40 et 50, alors que les mêmes 20 tournaient d’une exposition à l’autre, installant la réputation d’un Courbet peintre avant tout! La réalité est autre, rétablie par l’enquête quasi policière d’Anne-Sophie Poirot et Niklaus Manuel Güdel, qui ont pisté son trait dans les musées, les galeries spécialisées et les catalogues de vente aux enchères pour aboutir à un portfolio de 250 pièces, étayé par une publication scientifique. À sa sortie, en février, celui qui est aussi le président de la Société suisse pour l’étude de Gustave Courbet assurait que, si «certains de ces dessins avaient été vus une fois ou deux, d’autres avaient disparu de la circulation, ce qui signifie que, pour une immense partie des œuvres graphiques que nous avons retrouvées et que nous avons pu lui attribuer, il s’agit d’inédits. De pièces inconnues ou oubliées depuis des siècles.»

«Paysage de L’Hérault», (1854/1857), crayon au graphite sur papier (21,5 x 17 cm). COLLECTION PRIVÉE
«Paysage de L’Hérault», (1854/1857), crayon au graphite sur papier (21,5 x 17 cm). COLLECTION PRIVÉE

Certaines sont là, à Vevey. Envoûtantes. Intimistes comme le «Portrait présumé d’Henri Murger», l’auteur des «Scènes de la vie de bohème» extrait des limbes par un fusain profondément humain. Ou inattendues comme le très éthéré «Autoportrait dans un hamac, entouré d’un groupe de six figures». Ou encore sensibles, comme le «Passage du gué», petit trésor de concision romanesque de 16 centimètres sur 10! Courbet joue avec le grain du papier comme avec le geste du dessinateur. Il oscille entre l’élan réaliste et le souffle d’un héritage romantique et s’immerge dans la matière noire du fusain, modulant ses densités pour aller vers l’éclat en gommant, en estompant. Et même en grattant. «La lecture» – peut-être le portrait de Zélie Courbet, la plus jeune sœur de l’artiste – exhale une atmosphère ténébreuse et à la fois délicieusement féminine. «Les amants dans la campagne» fusionnent leurs sentiments dans les vapeurs d’une douce mélancolie.

Mais les enthousiasmes du dessinateur ne s’affirment pas toujours aussi saillants. Et l’exposition veveysanne, mesurée dans sa taille, ne surjoue pas la découverte de Courbet, dessinateur. Elle insiste sur les parentés thématiques entre le peintre et ce dessinateur et incite surtout à prendre le temps de chacune de ces rencontres.

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