«La mort viendra dans l'heure, demain, jamais peut-être»

InterviewJean Rochefort, grand seigneur de l'absurde, affronte l'alzheimer dans «Floride». Confidences.

«Du tableau de l’espèce humaine contemplé durant toutes ces années, je ne peux en déduire qu’une chose: nous sommes un peu loupés.»

«Du tableau de l’espèce humaine contemplé durant toutes ces années, je ne peux en déduire qu’une chose: nous sommes un peu loupés.» Image: Thomas Laisne/Corbis Outline

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Jean Rochefort reçoit dans son appartement près du quai d’Orsay. Les baies vitrées laissent voir des arbres. Rien à voir avec sa bucolique maison de Rambouillet, où paissaient ses chevaux. La transhumance est venue d’une injonction médicale. «J’ai sombré dans la dépression après l’arrêt violent de Don Quichotte, un film qui m’a mis par terre à tous points de vue. Je souffrais du dos, de voir un cheval affamé 40 jours pour incarner une Rossinante convenable, je m’entendais mal avec Terry Gilliam. Alors, je me suis enterré à la campagne. La ville allait me sauver.

J’ai choisi ce quartier à cause de mes amis. Jean-Paul Belmondo y vivait, comme Philippe Noiret, qui maintenant n’est plus, et Bruno Cremer, mort aussi. Désormais, je m’occupe des veuves!» A 85 ans, le comédien déguise ses chagrins sous l’impertinence. La stratégie a souvent adouci les déconfitures existentielles. Ainsi des films alimentaires, qu’il assume et catalogue «foin et avoine». Ou du dédain des cinéastes de la Nouvelle Vague pour sa bande, les Marielle et consorts. «Je me souviens d’être allé voir un film porno avec Bernard Le Coq, c’était la mode à l’époque, une manière de rire. Et Godard nous attendait à la sortie, avec Truffaut et d’autres boutonneux agressifs, à nous prendre de haut!» Le rire vrombit, énorme, soulève la moustache. Jean Rochefort bat des mains. «Ah les petits cons! Talentueux mais… l’arrogance de classe sociale, ne m’entraînez pas là dessus. Je n’arrive pas à la comprendre.»

De quoi êtes-vous le plus fier, d’avoir mis au monde une trentaine de poulains ou une centaine de films?

Les deux activités m’ont été utiles car elles ne se mélangeaient pas. Le monde des chevaux, avec ces gens magnifiques parfois, m’a permis de ne pas être «qu’un» acteur. Car ma famille, d’origine rurale, en Bretagne, n’était guère sensible aux carrières artistiques. A l’époque, dans mon milieu, faire l’acteur choquait. D’autant que mon frère menait des études brillantes. Mon père eut d’ailleurs ce mot: «La guerre, arrangera tout ça!»

Vous aimez les vendanges tardives: une carrière de cinéma à 30 ans, une biographie à 83 ans, une première mise en scène ces jours. Est-ce pour déjouer le temps?

Ou courir derrière lui! L’inactivité accélère mon vieillissement. Alors je m’obstine à être préoccupé.

Floride affronte la mort et son cortège de décrépitude sans fard. Pourquoi accepter?

Après de longues hésitations, des discussions sur plusieurs mois avec le metteur en scène Philippe Le Guay, j’avais l’impression de pouvoir me rendre utile. Surtout aussi parce que face à la douleur, il y a aussi de l’amusement, de la familiarisation qui rassure. Car cette maladie, le premier réflexe, n’est-ce pas, c’est de crier à l’horreur. Je le constate autour de moi, avec mon ami Jean-Pierre (ndlr. Marielle est atteint de la maladie de l’alzheimer).

Le film montre la cruauté d’être lucide, puis de sombrer dans l’absence. Voir cette scène où vous pissez contre une voiture avec une jubilation vengeresse avant de pleurer, honteux comme un enfant.

Et dire qu’il m’a fallu attendre ce film pour connaître cette joie méchante de se soulager contre une luxueuse carrosserie! Je ne veux pas trop en parler mais j’ai pu voir de mes yeux cette prise de conscience, les larmes qu’elle provoquait, ce choc terrible d’échapper à soi-même.

L’avoir joué vous permet-il de mieux comprendre?

Mon réflexe de cabot me conforte dans l’idée d’avoir eu raison de le faire. Matérialiser la situation me semble moins terrifiant que d’imaginer cet enfer.

Avez-vous apprivoisé la mort?

J’y pense évidemment, elle peut venir dans quelques minutes, demain, jamais peut-être! Je ne voudrais pas devenir dépendant de la maladie. Ça, c’est le souci qui me hante: être un fardeau pour mes quatre enfants. Le film parle du suicide assisté mais je serais embêté d’en dire plus: ma femme ne supporte pas que j’évoque le sujet. Moi, j’y pense. Beaucoup.

Réglez-vous vos comptes - dans Floride, vous dites: «Il ne faudrait jamais se fâcher avec le vin, ou avec ses amis, c’est une perte de temps»?

Je n’ai pas suggéré ces mots mais j’adhère! J’ai à cœur de ne pas laisser des béances de ce genre dans mon histoire. En fait, je me suis très peu disputé. J’ai eu la chance d’avoir des copains extraordinaires, dans les écuries comme au Conservatoire. Comment dire? J’ai connu la guerre à 14 ans, la guerre que je hais. C’est de l’ordre de l’irréparable. Et pourtant, l’homme continue à tuer.

L’âge garantit-il une quelconque sagesse?

Même pas. Du tableau de l’espèce humaine contemplé durant toutes ces années, je ne peux en déduire qu’une chose: nous sommes un peu loupés. Les autres espèces me semblent plus intéressantes. Les mammifères ne s’entre-tuent pas comme nous: un lion attaque un lion pour récupérer une lionne, un territoire, ils se battent. L’un part, et voilà. Dans les mêmes circonstances, nous, nous tirons dans le dos de l’adversaire. Même le rire n’est pas le propre de l’homme: voyez des chiots jouer comme des fous, ou les grands singes pleurer de rire. Je peux vous montrer, si vous voulez…

Mais selon vous, l’humour n’est que la somme terrible de douleurs.

Ah oui, la note du bel humour est souvent très lourde. Il faut payer cher pour être un rigolo. Chez ces acteurs très drôles que j’estimais beaucoup, il y avait toujours beaucoup de souffrance. D’ailleurs, l’homme toujours drôle me semble insupportable! Le clown triste, c’est un cliché, mais très juste.

Vous avez pourtant, très jeune, voulu aller dans cette direction.

Cela doit venir des villes de province où j’ai grandi. Mon père, pour des raisons professionnelles, nous obligeait à beaucoup déménager. Il transportait une tristesse sidérale dans nos bagages. Je ne pouvais échapper à ce crachin lugubre que le dimanche, en allant voir Gary Cooper au cinéma. Le théâtre aussi, me filait des fous rires prodigieux. Et l’opéra, avec ses interdits, quoi de plus joli! Je n’oublierai jamais ce ténor tout maigre qui chantait à l’oreille d’une diva rubiconde au théâtre de Nantes: «Si j’étais un petit serpent, je sifflerais…» Cette affliction qui me procurait un incroyable bonheur, était irrésistible.

C’est Patrice Leconte, venu des Bronzés, qui voit en vous un vrai tragédien dans Tandem et tant d’autres drames. Coïncidence?

Il a eu cette tournure d’esprit d’oser transposer au cinéma la mixité de mon tempérament. N’être que tragique, ou que comique, ne donne pas de bons résultats. A mes yeux, en tout cas. Sans l’absurdité, comment se lever le matin, n’est-ce pas?

Recherchez-vous ces rôles?

Sans vouloir passer pour un vieux con, j’avoue recevoir des manuscrits d’une incommensurable bêtise. Il y a foule de médiocrité désormais. Peut-être le souci de confort nous a-t-il enfermés dans un petit enfer: voyez cette publicité qui nous engloutit, la petitesse de la télévision, une invention pourtant récente! Je me souviens de mon premier passage télévisé. J’avais envoyé un poste à ma mère, l’horaire, le programme et même ce détail: «Je mettrai mon pantalon jaune». Pas de nouvelles. Ma mère avait pourtant vu son fils sur des images qui bougent dans sa salle à manger! Quinze jours plus tard, dans le post-scriptum d’une lettre, elle m’écrivait: «J’ai été contente de voir que ton pantalon jaune était rentré à temps de chez le teinturier». J’adore ce raccourci. Ça m’épate.

Pour sa pudeur savante?

Oui, mais plus encore parce que cette génération a vécu un éventail de révolutions extraordinaires, des chevaux qui amenaient des cailloux pour construire une maison, à Internet qui vous lie en direct au bout du monde.

Ces mues vous inspirent?

Je ne cherche pas trop à comprendre mais je saisis la folie du processus. J’aime cette formule: «On ne quitte pas le monde, c’est le monde qui vous quitte». Je sens la mort qui se rapproche, je le dis sans drame: l’avenir m’inquiète, pas le mien, mais celui de l’humanité. Alors je repense à ce qui m’a beaucoup plu par ici. Une promenade à cheval, le vent sur la joue. Ou encore la marée qui monte. Je suis Breton, j’aime aussi la marée qui descend. J’y retourne demain…

Comédie dramatique (Fr., 110’). Dès me 19. Cote: **

Créé: 15.08.2015, 16h20

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