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La mort en «live» et en couleurs

À Carouge, Cédric Dorier exalte le régicide d’Ionesco.

Couronné d’une réplique miniature du décor, Bérenger 1er (Denis Lavalou) et sa cour bariolée.
Couronné d’une réplique miniature du décor, Bérenger 1er (Denis Lavalou) et sa cour bariolée.
ALAN HUMEROSE

Il n’y a pas que Molière qui ait succombé sur les planches. Le roi Bérenger 1er agonise deux heures durant chaque fois qu’une scène accueille «Le Roi se meurt», cet indémodable classique d’Eugène Ionesco. En l’occurrence, c’est à la Cuisine du Carouge – après une création au Kléber-Méleau de Renens prolongée d’une tournée depuis l’automne – que le public assiste en direct au trépas du souverain, tapageusement orchestré par Cédric Dorier dans un tourbillon d’effets visuels, de chansons dansées, de fumées, de décors en spirale et de costumes kitsch.

Royaume et roi malades

«Il n’y a d’autre clé pour comprendre la pièce que ma peur de mourir», notait le dramaturge d’origine roumaine en 1962, alors qu’il accouchait frénétiquement de la tragi-comédie en un acte au sortir d’une grave maladie. Ce joyau du théâtre de l’insolite, rappelons-en donc le pitch. Ici perruqué à la mode de Louis XIV, un monarque persuadé de son omnipotence (suivez mon regard, lequel adopte celui du metteur en scène!) apprend qu’il est atteint d’un mal incurable, et qu’il ne lui reste à vivre que le temps du spectacle. Qui plus est, son royaume dépérit avec lui, victime d’un cataclysme étrange («les nuages pleuvent des grenouilles», «les terres se sont rabougries»), aux résonances duquel le spectateur de 2020 sera tout particulièrement attentif. Sa cour, réduite à l’essentiel en ces circonstances funestes, se compose de ses deux épouses successives, Marguerite – prompte à le pousser vers l’au-delà – et Marie – prête à tout pour le retenir –, le médecin – astrologue calqué sur les charlatans moliéresques –, la servante Juliette (savoureuse Agathe Hauser), et le garde fluet (frétillant Florian Sappey).

Bérenger, que Denis Lavalou interprète comme on le ferait une symphonie, suit dès lors les phases émotionnelles du condamné: déni, révolte, désespoir, nostalgie, sursaut, acceptation et abdication mutique. Le texte d’Ionesco détaille avec lucidité et ironie chacune de ces étapes: «Pourquoi suis-je né si ce n’est pas pour toujours?», «que les écoliers n’aient d’autre sujet d’étude que moi!» ou «vous, les suicidés, apprenez-moi le dégoût de l’existence!», s’entend-on dire avec la volupté du confessé. Par moment, la philosophie vient s’en mêler aussi, quand le tyran déchu constate que «ce qui doit finir est déjà fini; tout est passé...»

À l’humour des répliques, Cédric Dorier («Misterioso 119», «Il Giasone», «Un si gentil garçon») superpose une chamarrure de l’esthétique tout à fait compatible avec l’univers de son coproducteur Omar Porras. Au son d’un tic-tac, la scénographie érige des parois concentriques qui répondent à ce «quelque chose de rouillé dans le mécanisme» décrit par le livret. Les comédiens arborent chacun sa teinte criarde et son maquillage outrancier. Au moment où l’angoisse du moribond atteint son apogée, un torrent d’images vidéo se déverse – pêle-mêle espace sidéral, incendies, abeilles, bateaux de migrants. Même sans ces allusions, l’évidence de l’absurde scruté par Ionesco s’est décuplée en soixante ans.

Théâtre du côté de la vie

Mais on ne saurait sous-estimer le fin lecteur qu’est Dorier. S’il donne dans l’excès, ce n’est pas par seul goût de la fioriture baroque, non. L’auteur supprime son roi au baisser du rideau? Il faut en déduire que la représentation, du côté de la vie, sait seule résister à la mort! Le metteur en scène se doit en toute logique d’appuyer le contraste entre «l’anormal» du théâtre et «l’habituel» mortifère. Aussi, aux saluts, sa troupe a troqué le costume contre le vêtement civil. Presque un habit de deuil. Sauf que le lendemain, le roi ressuscite!

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«Le Roi se meurt» La Cuisine, jusqu’au 19 jan., 022 343 43 43, www.theatredecarouge.ch

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