Les monstres folâtrent entre la mort et l’amour

CéramiqueLe Fonds municipal d’art contemporain et l’Ariana offrent une balade leste à travers leurs collections. Visite.

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Haute corne ronde et flanc dodu, un bélier accueille le visiteur avec toute la brillance kitsch de son émail vert. Réalisé en 1905 par le céramiste ukrainien Dimitri Golovko, le mâle ovin doit sans doute ses courbes replètes à sa destination: comme l’attestent le petit couvercle qui le coiffe et le goulot aménagé dans sa bouche, il sert de vase à vin. Le mouton compose, avec plus de cent autres pièces, un «Cabinet des corps exquis» au premier étage de l’Ariana. À la fois intrigante, délicieuse, repoussante, rigolote et hardie, cette exposition vernie jeudi est le fruit d’une collaboration entre le musée dédié aux arts du feu et le Fonds municipal d’art contemporain (FMAC), qui ont croisé leurs regards sur leurs collections.

Envies et associations

«On s’est vraiment fait plaisir, sans tabous, sourit Ana Quintero-Pérez, collaboratrice scientifique au Musée Ariana. On a fonctionné au coup de cœur, de façon très spontanée.» Avec Stéphane Cecconi, conservateur au FMAC, elle s’est promenée dans les réserves des deux institutions pour en sortir des œuvres au gré de leurs envies et associations. «Nous nous sommes inspirés de deux principes, raconte le second. Celui du cabinet de curiosités et celui du cadavre exquis.» Une matière, un sujet, un motif en appelant un autre, des rapprochements se sont élaborés, évidents ou accidentels, dessinant quelques lignes thématiques. L’animalité, la nature et l’amour dialoguent avec la sexualité et la mort, composant une mosaïque de l’étrange, tour à tout attachante, poétique et révulsante.

Ici, aucune hiérarchie n’ordonnance artistes ou techniques. Les objets sont disposés sur de longs présentoirs noirs, dont le public peut faire le tour afin d’observer les sculptures sous toutes leurs coutures. La scénographie laisse ainsi à l’imaginaire du spectateur le soin de construire un récit. Composée de têtes de nourrissons grimaçants, l’inquiétante «Bébé-colonne» du céramiste Joe Rowland s’érige par exemple sous une tête de mort délicatement brodée en bleu sur un tissu ivoire par la Suissesse Aline Seigne. Comme si un suaire et un pilastre de temple se rencontraient dans le rappel séculaire du memento mori. Plus loin, une chouette en porcelaine immaculée, produite par la manufacture Heubach Frères vers 1906, scrute avec convoitise un poulpe retourné, conçu en maïzena, colle, vinaigre et huile d’olive plus de cent ans plus tard par le Lausannois Yoan Mudry: qui, du rapace ou du céphalopode, bougera le premier?

Sur un pan de mur, l’ambiance est à l’énergie atomique, qui projette son ombre alarmante sur de naïfs paysages. Une série de peintures de Jean-Frédéric Schnyder présente de bucoliques panoramas où collines et villages somnolent sous les panaches de fumée projetés par la tour de refroidissement de la centrale soleuroise de Gösgen; à côté, le facétieux Anglais Paul Scott a appliqué des photos d’usines nucléaires au creux d’assiettes Langenthal chinées aux puces, en respectant le bleu d’origine pour un effet trompe-l’œil saisissant.

La polissonnerie guette

On croise également toutes sortes de petits monstres, des insectes réalisés avec une technique virtuose (de la main de la céramiste roumaine Ioana Setran) et une romance entre squelettes déclinée sur drapeaux par le dessinateur veveysan Alex Baladi. Au cours de cette savoureuse promenade, la polissonnerie guette souvent. Tel ce «Zizi aux multiples émotions» de Sabrina Renlund, qui pointe avec vigueur hors de son cercueil. Ou lorsqu’on découvre, en observant son arrière-train, les mignonnes roupettes d’une chimère en grès façonnée par le Français Nicolas Rousseau.

«Cabinet des corps exquis» Jusqu’au 8 septembre au Musée Ariana. www.ariana-geneve.ch

Créé: 11.04.2019, 17h07

Boîte, plat et chocolatière, décor à l’aérographe. (Image: Musée Ariana/Jean-Marc Cherix)

Art moderne et brocante

Dans la salle adjacente, le Musée Ariana aborde un tout autre univers, encore mal connu du monde francophone. Les céramiques de la République de Weimar y sont à l’honneur, sous l’intitulé «À la table de l’art moderne». Chocolatières, plats à gâteaux ou boîtes à biscuits, ces 117 pièces utilitaires datant des années 1920 à 1930 sont issues d’une vaste collection privée constituée par Nathalie Mouriquand dans les brocantes de la région genevoise.

Entre 1919 et 1933, l’Allemagne vit le premier régime républicain de son histoire, lequel coïncide avec une grande effervescence artistique, notamment l’essor de l’abstraction ou de l’école du Bauhaus. «Les techniques du pochoir et de l’aérographe se développent, explique Stanislas Anthonioz, collaborateur scientifique. Elles permettent de travailler rapidement et de réduire les coûts.»

Motifs géométriques et couleurs joyeuses font donc irruption dans les foyers allemands, qu’ils soient ouvriers ou bourgeois, et viennent rejoindre dans le vaisselier les traditionnels décors à fleurs. Cette production sur faïence fine sera interrompue par la montée du national-socialisme, qui jugeait cette forme d’art «dégénérée».

«À la table de l’art moderne. Céramiques de la République de Weimar» jusqu’au 8 septembre.

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