Le monde tourne sur ses platines de chineur de vinyles

PortraitSous son pseudo de DJ EasyEvil, le Genevois Bastien Arnold exhume chaque samedi les musiques les plus improbables dans «La Face B» sur Couleur 3.

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Si le paradis était une matière, le sien serait incontestablement en vinyle. Il suffit d’un tour d’horizon dans son séjour pour s’en convaincre. Trois grandes étagères truffées de disques 33 tours encadrent une platine et des enceintes de haute-fidélité, installation dégageant un son velouté, profond et impeccable. Le salon se présente donc comme son église – ou plutôt son autel – encore complétée par la petite chapelle de son bureau où s’entassent d’épaisses piles de 45 tours. «Je dois posséder environ 5000 LP et 2000 à 3000 45 tours», estime Bastien Arnold avec une modestie presque scientifique. Le collectionneur ne badine pas avec un trésor qu’il a récemment entrepris de reclasser selon des critères historiques, stylistiques et géographiques. Mais, attention, cette somme ne vaut pas tant par sa masse que par sa singularité. Les dernières nouveautés ne rejoignent que rarement ses rayonnages de galettes peut-être sagement rangées mais relevant le plus souvent de la rareté, de la curiosité, de la pépite oubliée, voire de l’excentricité. Car le Genevois appartient à la famille des «diggers», ces fouineurs qui arpentent brocantes et vide-greniers à la recherche de l’édition réputée introuvable ou disparue des radars depuis des décennies.

Cette passion d’archéologue du vinyle lui a valu un enrôlement à Couleur 3, radio pour laquelle il prépare depuis 2017, sous le pseudonyme d’EasyEvil, l’émission «La Face B», chaque samedi matin entre 9 h et 11 h. Deux heures de musiques improbables, inouïes, qui permettent de parcourir le monde et les styles les plus marginaux au gré de perles enfouies au fond d’albums en déshérence. «Je suis content et très honoré de travailler pour eux», confesse le trentenaire. «J’adore l’idée de pouvoir transmettre, cette émission est une chance pour mon besoin de partage. Les collègues adorent, je reçois d’excellents messages et Nicolae Schiau m’a assuré que, depuis les débuts, l’audience avait augmenté.» Le chef d’antenne de Couleur 3 confirme: «On a relevé un léger pic qui montre que le rendez-vous a pris, est apprécié de pas mal de gens. Bastien possède une culture de passionné. Il est discret, timide, mais d’une extrême générosité. Lorsque j’étais jeune, je gardais précieusement pour moi mon édition limitée d’un disque de Mogwai. Lui partage avec enthousiasme. Il aime découvrir et faire découvrir et cela colle avec notre volonté de surprendre l’auditeur.»

Du filon funk à la chanson turque

Ce philatéliste des sonorités étranges carbure lui aussi à l’éblouissement, à la révélation insoupçonnée. Le chineur précoce – il met la main sur ses premières raretés à l’adolescence – a déjà toute une carrière de chercheur d’or derrière lui, principalement dans le filon de la funk et de la soul, lorsque, en 2006, un ami lui fait écouter le titre «Yali Yali» de la chanteuse turque Nese Karaböcek. «Magnifique. Un coup de cœur. J’avais déjà fait des incursions dans la musique africaine au gré de compilations incroyablement funky, mais là je me rendais compte qu’il était possible d’échapper à la domination des États-Unis, à l’univers anglo-saxon que tout le monde connaît.»

Du funk thaï à la new wave lituanienne, en passant par le jazz japonais et de très obscures bandes originales de films – comme celle des «Chemins de Katmandou», par Gainsbourg et Vannier (miraculeusement rééditée récemment) –, ses intérêts de défricheur du passé n’ont désormais plus de limites. Présentée avec un peu de mauvaise foi comme «l’émission que vous ne pouvez pas shazamer» (du nom de la très efficace application de reconnaissance musicale), «La Face B» ne serait répertoriée que sur 70% de ses titres par le logiciel, selon une estimation du DJ.

Réservé, presque taiseux, ce mélomane ultra-éclectique se chauffe et devient disert dès qu’il s’agit d’évoquer sa chasse au disque, fortement stimulée par l’attrait de la rareté qui dort dans un vieux carton poussiéreux. «Carrément. Il y a presque une mystique de l’introuvable chez moi. Et je suis un boulimique. Il me faut toujours trouver des nouveautés, des artistes inconnus. Il y a des surprises dans tous les genres, même dans le rock anglais des années 1960.»

Curiosité insatiable

Bastien Arnold reste par contre laconique quand il s’agit d’évoquer des aspects plus prosaïques de sa vie. Le monde des bars et de la restauration, dans lequel il évolue toujours un peu? «Ce n’est pas intéressant», lâche-t-il avec un air de Droopy tout à fait sincère. D’une curiosité insatiable, il se plonge dans des ouvrages ou des documentaires dès qu’une thématique attire son attention. Les pays de l’Est intriguent ainsi ce grand lecteur qui aime aussi vagabonder dans des atlas.

Il s’attendrit volontiers devant une grande photographie de sa femme médecin. «Je me réjouis de la rejoindre, elle travaille actuellement à La Réunion.» Le collectionneur impénitent ne peut s’empêcher d’ajouter: «J’y trouverai peut-être des enregistrements de séga ou de maloya.» Ses voyages sont en effet autant d’occasions de remplir ses soutes.

«Lorsque je l’ai présenté en conférence de presse, j’avais dit que c’était le pire mec avec lequel partir en vacances, ironise Nicolae Schiau. À Zanzibar ou en Estonie, on peut être sûr qu’il va disparaître chez des disquaires et que vous ne le verrez plus de la journée!» De la France (où il se laisse parfois enfermer pendant deux heures dans des caves lyonnaises bourrées de sillons) au Liban, il profite du moindre de ses déplacements pour ramener les supports de ses futures émissions. «À Singapour, je suis dernièrement reparti avec 200 – pardon 214! – 45 tours vendus 2 dollars pièce.»

Créé: 01.02.2019, 10h21

Bio

1981
Naît le 20 avril à Genève.

1990
Reçoit une platine de son père.

1994
Achète ses trois premiers albums dans un vide-greniers, parmi lesquels le «Rumpelstiltskin» (1970) du groupe du même nom. «Mon premier dig!»

1997
Séjour d’un an aux États-Unis dans le New Jersey.

2001
Premier set de DJ au Café de la Pointe, à Genève.

2004
Sort de l’École hôtelière de Genève.

2006
Entend le morceau turc «Yali Yali» de Nese Karaböcek, un déclic après lequel il explorera les musiques du monde entier.

2008
Travaille comme représentant pour Red Bull. Période d’intense clubbing.

2010
Premier séjour en Lituanie avec une moisson de vieux albums.

2014
Participe à l’élaboration d’une compilation de vieux titres psyché suisses du label lausannois Evasion.

2015
Ouvre le bar Arnold & Julen, à Genève.

2016
Épouse Donia.

2017
Commence l’émission «La Face B» pour Couleur 3.

2018
Programmé en tant que DJ au Paléo.

L'émission

Couleur3, «La Face B»
Les samedis, de 9h à 11h ou en podcast
www.couleur3.ch

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